Seules à Berlin, de Nicolas Juncker. Quand libération rime avec domination.

Plongée graphique semi-fictive dans le Berlin libéré. Attention, âmes sensibles s’abstenir.

Pour être honnête, j’ai demandé à mon frère s’il y avait un message caché dans ses cadeaux d’anniversaire (l’autre roman graphique offert est Maudit Allende ! dont je vous parlerai prochainement).
Il fonctionne en fait à l’instinct… et aussi avec une certaine déformation professionnelle ! En tout cas, à chaque fois c’est une réussite.

Pour écrire « Seules à Berlin« , Nicolas Juncker s’est inspiré des écrits autobiographiques de deux femmes : l’un d’abord publié anonymement « Une femme à Berlin » et l’autre « Carnets de l’Interprète de Guerre » d’Elena Rjevskaïa.
La rencontre des deux femmes et leur cohabitation est fictive, inventée par Juncker. Le reste du récit est réel, les extraits cités des journaux des deux jeunes femmes attestent de la véracité du propos de l’auteur… l’Histoire aussi. Et c’est glaçant.

Les premières planches, d’une ville en ruines, pourraient être celles de n’importe quelle ville à l’époque contemporaine : Dresde, Berlin, Damas (hormis la toute première), Beyrouth (j’ai beaucoup pensé au « Quatrième mur » de Chalandon en voyant ces planches, je ne sais toujours pas pourquoi), etc.
« Seules à Berlin » est donc l’histoire en partie fictive de deux femmes, Ingrid la blonde Berlinoise et Evgeniya la russe brune aux tous premiers jours de la libération de Berlin, en mai 1945. Les récits des journaux intimes des deux femmes sont entrecroisés et parfois cités directement, ce qui apporte un éclairage intéressant puisqu’on a la vision du vainqueur et du vaincu.

Fragments du journal d’Ingrid

Si Ingrid est une civile allemande, Evgeniya travaille elle comme interprète pour le NKVD – l’ancêtre du KGB, l’équivalent de la Gestapo. Elle est venue dans la capitale du Reich identifier le cadavre d’Hitler.
On assiste à la prise du Reichstag, aux querelles internes du NKVD, à l’exposition du cadavre de Goebbels et surtout aux magouilles (il n’y a pas d’autre mot) au sujet du cadavre du Führer qu’il faut absolument identifier sinon gare ! Mais il est aussi question de la survie et de l’organisation domestique dans une ville en ruines où chaque jour reste un combat quand on est une femme. La libération en est-elle toujours une, dans ce cas ? Comment cohabiter avec l’ennemi d’hier ? Comment le supporter, comment rester digne, quand il vous fait subir les pires infamies ?

« Ce type a sacrifié sa jeunesse pour sauver notre mère patrie ! Et toi tu veux le déporter parce qu’il a pris un peu de bon temps avec une boche ? Tu es folle ! ».

Seules a berlin. Nicolas JUncker

Avec beaucoup d’intelligence, Nicolas Juncker traite notamment de la difficulté de sortir de l’endoctrinement y compris lorsque toutes les preuves possibles sont réunies ; la réaction d’Ingrid à la lecture des journaux de sa colocataire en est un exemple. Evgeniya ne sera pas en reste. La vision respective de chacune des deux femmes sur l’autre et sur la guerre est l’un des points forts du livre.

L’autre grand thème est le viol comme arme de guerre : viol sur des femmes civiles et vaincues, viol comme représailles, viol comme monnaie d’échange contre de la nourriture. Ah oui pardon, dans ce dernier cas, on parle de « prostitution », puisque la femme est de facto « rétribuée » pour le service fait.
Ingrid indique que pour échapper aux viols multiples et quotidiens souvent accompagnés de coups, comme en témoignent certaines planches, la seule solution est de se placer sous la protection d’un officier. Une scène ne rend pas gloire aux soviétiques ; pris sur le fait par un gradé, le violeur ne sera pas puni, pire c’est Evgeniya qui passe pour une demeurée :
« Ce type a sacrifié sa jeunesse pour sauver notre mère patrie ! Et toi tu veux le déporter parce qu’il a pris un peu de bon temps avec une boche ? Tu es folle ! ».
Voilà en résumé la vision des choses : le viol comme un moment de bon temps pour le vainqueur avec la vaincue. Salir la femme a toujours été une marque de « victoire », de « pouvoir » pour les soldats masculins. Parfois, je me demande comment auraient agi des armées de femmes ?

Côté soviétique, Evgeniya a un propos plutôt professionnel et retranscrit des événements essentiellement historiques : l’exposition du corps de Goebbels, qui conduira au « remplacement » de son supérieur direct, la prise du Reichstag, les recherches du cadavre d’Hitler pour une identification sans délai, etc. On perçoit les comportements déviants des soldats soviétiques du bas au sommet de la pyramide hiérarchique : abus de pouvoir, mensonges, etc.
Mais Evgeniya est parfois peu crédible : comment ses journaux, pratique strictement interdite par le NKVD son employeur, ont-ils pu parvenir jusqu’à nous ? N’ont-ils pas été détruits avant son départ d’Allemagne ? Quant à l’histoire des dents qui lui sont confiées, j’imagine qu’il s’agit de la part fictive du récit. Après tous les témoignages qu’elle a entendu et traduit et tous les comportements qu’elle observe au quotidien, comment peut-elle ne pas saisir la situation d’Ingrid ? On en revient à la propagande, l’endoctrinement et à l’aveuglement (in)volontaire qui en découle.

Le NKVD à Berlin

Le récit d’Ingrid porte lui sur le quotidien d’une femme dans le Berlin en ruines des premiers jours de la libération. Son récit va devenir de plus en plus glaçant, jusqu’à ce que les mots s’espacent. Puis lorsque l’horreur survient à nouveau, le dessin s’efface. Parfois, seul le silence peut exprimer l’indicible.
C’est dans les dernières planches qu’Ingrid dévoile la signification des croix. Je n’avais pas compris. Ou n’avais pas voulu comprendre.
Ingrid est plus piquante qu’ Evgeniya. Elle est imparfaite : si son attachement au Reich est surtout circonstanciel, il n’en demeure pas moins qu’elle ne croit pas aux camps d’extermination (elle les « a visité, les juifs étaient mieux traités » qu’elle-même) et fait parfois preuve d’un antisémitisme acharné. Retour au trio propagande-endoctrinement-aveuglement.
Les dernières planches m’ont laissé perplexe, j’ai eu peur. Et puis, il y a eu la couleur. Alors j’imagine que non. Ou peut-être que si, car c’était le mieux pour elle. Si vous lisez « Seules à Berlin », donnez-moi votre sentiment.

Ne vous fiez pas à la couverture qui paraît épurée au premier abord. En y regardant de plus près, la symbolique est très forte : les couleurs noir et rouge s’opposent, en rappel des armées hitlérienne et soviétique ; Ingrid la blonde aryenne Berlinoise (on apprendra qu’elle est en couple avec un SS) est assise tête baissée tandis que Evgeniya la russe se tient debout derrière elle ; l’aigle impérial gît, sa croix gammée brisée, aux pieds des deux jeunes femmes. Le monstre disparu et les armes tues, la réconciliation, la reconstruction relèveraient-elles des seules femmes ? Les hommes seraient-ils dans l’incapacité de surmonter la loi du talion ?

Ce jeu de symboles sera poursuivi jusqu’à la dernière planche ; l’incipit, nous avait averti :
« Berlin est un champ de gris. Berlin était déjà la capitale du gris […] Mais un nouveau gris s’est abattu sur la ville, le gris de la poussière, des ruines, des cendres, le fruit des avions américains et anglais, des canons russes. Un gris cosmopolite, omniprésent, poisseux, un gris dont on ne peut se débarrasser, un gris juif, en somme ».

De fait, toutes les planches sont grises hormis lors d’une bouchée de confiture de pomme qui explose en couleurs ; la prise soviétique du Reichstag1 apportera aussi quelques touches de rouge et une touche finale, cathartique, fera oublier les gris et rouges sombres des planches précédentes.
J’ai beaucoup aimé ce jeu de symboles. Le trait pour représenter les personnages, m’a aussi beaucoup plu, visages émaciés et yeux vides des Berlinois et des soldats russes qui avaient tous connus guerre et privations. Égaux. Qu’étaient-ils devenus, tous, au bout de ces 6 à 7 ans ? Non, ils n’étaient plus eux-mêmes et je trouve le dessin en parfaite adéquation avec le propos.

Finalement, Juncker semble nous présenter le comportement des uns et des autres sous l’emprise de la loi du talion. Journal d’Evgeniya :
« Mais moi, je n’ai pas de haine. Peut-être parce que je n’ai pas connu 1941. Le recul de 41, les tortures, les assassinats, les femmes enceintes éventrées, crucifiées, les crânes des enfants fracassés contre les murs par les S.S. Goudorrsky a connu tout ça. Et la haine. Celle de tous les Russes qui étaient là en 41. ». La guerre, c’était aussi ça. L’est-ce toujours ?

Traiter la libération (mais en est-ce vraiment une pour les Berlinoises ? Au regard du journal d’Ingrid, j’en doute) du point de vue d’une femme de chaque camp est une idée géniale. La libération nous est toujours présentée d’un seul point de vue, sous ses meilleurs atours et les libérateurs comme des sauveurs. Alors on peut effectivement faire le ratio danger à poursuivre la guerre/crimes commis pendant les opérations de libération et considérer les viols et autres atrocités comme des dommages collatéraux nécessaires… Mais on peut aussi s’interroger sur ce qu’il advient des populations civiles « vaincues » et a fortiori des femmes, jeunes et moins jeunes, et des petites filles.

De nos jours, le nombre qui revient pour Berlin sur le seul mois de mai 1945 est celui de 100 000 viols de femmes, tous âges confondus. 100 000 ! et on estime que 10% d’entre elles se sont suicidées. Bien que non attesté (pas difficile d’imaginer les raisons), ce nombre de 100 000 est basé sur le nombre d’avortements et de naissances sous X dans les mois qui ont suivi. Mais je m’égare.

Au théâtre classique, si l’on se base sur les règles d’Aristote, une tragédie doit répondre à 3 règles : unité de lieu, unité d’action, unité de temps, le prologue et la catharsis étant des bonus mais préférables tout de même.
« Seules à Berlin » ressemble fort une tragédie : unité de lieu – Berlin en ruines limité au périmètre de Führerbunker et de l’immeuble où cohabitent Ingrid et Evgeniya ; unité d’action – leur rencontre, leur cohabitation ; unité de temps du 20 avril au 11 mai 1945 ; le prologue – le laïus d’Ingrid sur la couleur de Berlin ; la catharsis – Werner le fiancé SS qui lit les journaux d’Ingrid puis l’insulte et la quitte. D’ailleurs, de rat telle qu’elle-même se qualifie au début, Ingrid ne semble retrouver son humanité qu’à la fin.

Malgré le sujet, « Seules à Berlin » ne tombe pas dans la vulgarité. En adoptant le point de vue de deux femmes, le roman-graphique rappelle que dans une guerre, les premières victimes sont toujours les femmes. Un très beau mais violent ouvrage qui ne laisse pas indemne.
Et surtout, n’oubliez pas cette citation de Brecht que nous citait régulièrement mon prof de lettres « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde 2».

Et les 20 et 27 juin prochains, votez !

Type : Album, roman-graphique
Genre : Historico-politique
Editeur : Casterman
Prix : 25€
200 pages
Disponible ici

1Pendant le Reich, accueillait l’Assemblée parlementaire représentant le peuple.

2Bertolt Brecht, La résistible ascension d’Arturo Ui

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