« Promenades en bord de mer et étonnements heureux » de Kersauson. Felouque plutôt qu’IMOCA.

Ni mémoires, ni autobiographie : objet littéraire non identifié

J’ai passé des années à ne pas me sentir à ma place, à être en décalage avec les autres. Petite, je préférais les livres aux gens : les premiers m’accueillaient et me transportaient tandis qu’avec les seconds c’était souvent compliqué.
J’ai vite appris à mes dépens qu’être « intello » n’était pas du tout populaire. Avec les années, il a fallu composer un rôle : visiblement, répondre la vérité à la question sur mon cursus universitaire s’avérait encore pire qu’être cataloguée intello à l’école primaire. C’est tout de même fou le nombre d’hommes qui préfèrent qu’on leur réponde un vague « oh, j’ai vite arrêté les cours» avant de changer de sujet.

Jusqu’au jour où monsieur D. est arrivé. Bon, pour être tout à fait honnête, c’est plutôt moi qui ai débarqué dans sa vie pour une histoire… de Monde diplomatique et d’Esprit. J’étais et reste sûre de mon bon droit sur le sujet ; lui a été assez détestable, au début. Mais c’est une histoire du passé.

Quoiqu’il en soit, monsieur D. m’a appris ou rappelé plusieurs choses fondamentales. La première est qu’il faut toujours aller voir au-delà des apparences. Prenons son propre exemple : si je m’en étais tenue à ce qu’une tierce personne m’avait dit de lui, il aurait pu finir à la sicilienne. Oui, il avait des défauts (qui n’en a pas ?) mais pas au point de finir vivant au milieu des … Tapez par exemple Toto Riina dans un moteur de recherches si vous n’avez pas d’idée sur la question.
Aller au delà des apparences. C’est ainsi qu’il m’a amené à lire un auteur que jamais, au grand jamais, je n’aurais lu seule.

Il se trouve que nous discutions autour d’un verre de l’un de mes voyages adoré, aux Îles-de-la-Madeleine. Cet archipel appartient au Québec et est situé au large de l’île-du-Prince-Edward (IPE), de la péninsule gaspésienne et de l’île du Cap-Breton. L’endroit se mérite car il faut plusieurs heures de routes depuis le continent pour rejoindre l’embarquement à l’extrémité d’IPE puis plusieurs heures de bateau pour rejoindre les Îles (quand les conditions sont favorables c’est-à-dire pas de report ou d’annulation de bateau). Les Îles sont… Les Îles, à l’arrivée du bateau, vous coupent le souffle. C’est un endroit tout en couleurs, battu par les vents, avec des roches ocres, absolument magnifiques et les madelinots sont adorables. Mais je m’égare.

Pour un navigateur, monsieur D. avait un sens de l’orientation déplorable (si, si, la preuve plus loin) : nous parlions donc des Îles lorsqu’il me dit « c’est drôle, hier soir j’ai justement lu une page d’un livre où il en était question ».
Je tombe des nues, très peu de gens connaissent les Îles, ces Îles qui vous ensorcellent et ne quittent plus votre esprit une fois que vous les avez parcourues. Je demande à en savoir plus. Et monsieur D. de m’expliquer avec enthousiasme qu’il s’agit d’un livre alternant des souvenirs de navigation et des rêveries, méditations … d’Olivier de Kersauson « Promenades en bord de mer et étonnements heureux ». Ah, misère ! quelle douche froide !

Du bonhomme, j’ai alors une image assez ventripotente, s’agitant (vociférant serait plus juste) dans des médias que je n’estime pas particulièrement, certes navigateur mais pas franchement poète. Or, il se trouve que monsieur D. semble conquis. Or, monsieur D. et moi partagions généralement le même avis sur la littérature, ce qui m’agaçait prodigieusement. Or, s’il apprécie il y a de fortes chances pour que l’ouvrage de Kersauson soit bon. Et puis s’il est question des Îles, c’est un argument majeur. Je prends note.

Un tsunami professionnel et un traumatisme crânien (pour des palourdes, rien à voir avec le tsunami précité) plus tard, les « Promenades en bord de mer et étonnements heureux » de Kersauson m’interpellent depuis la vitrine d’une librairie par un dimanche matin ensoleillé. Après commande à ma petite librairie, j’ai enfin l’ouvrage entre les mains.
D’habitude, je note des titres entendus de-ci delà puis je vais en librairie lire la page 99. Ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi. Et s’il n’y en a pas, je lis la 33. Si je suis convaincue, je prends. Mon « pagomètre » est toujours fiable.
Cette fois, j’ai fait confiance aveuglément à monsieur D., chose que je ne fais jamais et je reconnais que je n’en mène pas large. Andiamo pour ces « Promenades ».

La première méditation/rêverie est à mon sens un peu convenue. J’ai tout de même poursuivi ma lecture. Au fil des pages, le vieux loup de mer oscille entre flashbacks et présent. On ne sait plus où on en est, à tel point que parfois ça tangue, alors que je n’ai jamais le mal de mer (et accessoirement mon appartement ne flotte pas, j’ai vérifié). En fait, il n’y a pas de logique, il faut se laisser porter.

Il n’y a pas si longtemps, c’était magnifique d’être le vent. Vous apportiez des senteurs selon les saisons, effeuilliez les roses, courbiez des blés, faisiez faire des loopings aux oiseaux, arrachiez les feuilles mortes, séchiez le linge. […] Aujourd’hui, les moulins tournent au nucléaire, les sèche-linge aussi et les roses poussent dans des serres en plastique.

Promenades en bord de mer et étonnements heureux. Olivier de Kersauson

Les souvenirs de Florence Arthaud sont pudiques, émouvants voire poignants. Paradoxalement, la retenue de Kersauson exprime beaucoup plus d’émotions qu’il n’y paraît.
Certains passages m’ont fait penser au « Grand marin » de Catherine Poulain. On joue au Taiseux, au roc, au mec viril quoi : à celui qui n’a pas peur de prendre la mer et d’affronter l’immensité, le Fort, le Résistant.
J’ai aussi pensé à un autre Taiseux, qui semble prendre la fuite quand il part en mer. Et pourtant…

On n’échappe pas à soi-même en fuyant sur les mers. C’est précisément l’inverse qui se produit.

Promenades en bord de mer et étonnements heureux.
Olivier de kersauson

Kersauson nous entraîne dans son sillage, parfois un peu trop vite et on se retrouve essoufflée. L’ouvrage couvre a priori plusieurs années mais les repères temporels sont quasi inexistants.
Les méditations ne dépassent pas quelques lignes, un court paragraphe en règle générale. Les souvenirs sont de longueurs inégales. Ce qui peut paraître agaçant offre in fine au texte une dynamique continue et la monotonie s’éloigne du lecteur. On se prend à rêver, le nez en l’air et le regard perdu.

De souvenirs colorés de navigation en méditations oniriques, Kersauson nous donne matière à réfléchir sur différents sujets. Parfois, je n’ai pas accroché aux méditations, parfois je suis revenue dessus à plusieurs reprises, parfois j’ai été très émue car elle(s) résonnaient avec mon quotidien.

Il ne faut s’inquiéter que pour des choses qu’on peut vraiment changer, et moi, ma réalité d’action dans le monde aujourd’hui est bien faible. La seule chose que je puisse faire est d’essayer d’un petit peu moins nuire à mon prochain, au sens étymologique du terme, mais ça s’arrête là.

Promenades en bord de mer et étonnements heureux.
Olivier de Kersauson

J’ai lu cette phrase la semaine où j’ai perdu une de mes proches. Le choc a été d’autant plus rude que je mesurais toute la véracité de cette phrase, moi, impuissante qui n’avais pu qu’écouter au fil des chimios et des greffes ce qu’elle ressentait. J’ai pensé qu’une fois de plus, dans son immense sagesse, elle m’avait envoyé un joli message.

Ce n’est clairement pas dans cet ouvrage que les fans de course nautique trouveront leur bonheur. Il me semble qu’ici, il est plutôt question d’une éloge de la contemplation et donc de la lenteur.
Vous m’expliquez comment vous pourriez « contempler » sur un IMOCA de 9 tonnes lancé à 30 nœuds ? Alors sur un trimaran comme le Géronimo de 14 tonnes…
Mais le titre nous avait prévenu, il était clair : « Promenades […] et étonnements ». Dès lors que l’on accepte de partir en « promenade », la lecture devient plus fluide. En cessant d’intellectualiser la lecture, on part vers une douce dérive, un peu comme à la fin de ces repas de famille lorsque les souvenirs se succèdent et s’entremêlent, nonobstant toute échelle chronologique.

Un peu à la façon de mémoires « pour de faux », les « Promenades en bord de mer et étonnements heureux » sont inclassables. Était-ce un galop d’essai avant un vrai grand oral plus sérieux ? Ça en a tout l’air.
Kersauson évoque l’expédition de Tara puis un concept polynésien avant de s’enorgueillir de Tonnerre de Brest (qui deviendront les Fêtes maritimes internationales de Brest), dont il est alors le parrain.
A tel point, qu’on peut parfois se sentir perdue et ne plus comprendre : la page précédente, on était à Brest et soudain, tout semble indiquer qu’il est question d’une terre plus exotique…

La confusion mentale c’est quoi ? C’est ne pas voir rapidement l’important d’une chose.

Promenades en bord de mer et étonnements heureux.
Olivier de Kersauson

Je ne sais que penser de cette structure narrative. C’est foutraque : on passe de l’oursin au dauphin en une ligne, de Brest à la Polynésie en un paragraphe, d’un souvenir réel à une méditation onirique en une page. Mais Kersauson aborde des notions de philosophie, d’histoire et de géographie (j’espère que mon marin aura pris des notes pour améliorer son sens de l’orientation…) avec une touche de poésie qui confère parfois à la mélancolie.
Certaines lectures peuvent vous troubler : l’ouvrage en main, vous savez qui l’a écrit, vous pouvez le vérifier sur la couverture, la tranche et la quatrième de couverture. Parfois, le nom de l’auteur est répété même à l’intérieur du livre : au cas où quiconque ait un doute, de l’attaché de presse à l’éditeur en passant par le caissier ou le client. Et pourtant. Ces mots vous parviennent avec un autre sourire, une autre intonation, ce sont d’autres yeux rieurs qui pétillent en racontant l’océan…

Attend-on réellement de Kersauson un ouvrage à la façon d’un Jean d’O ? Pour ma part, non. En terme de style, certains passages sont meilleurs que d’autres et toutes les « rêveries » ne sont pas égales. L’ouvrage de Kersauson ne doit pas être voué aux gémonies pour autant. Des ouvrages primés ou « plébiscités » par le public sont carrément moins bons.

On peut dire que monsieur D. m’avait très bien parlé de ce livre ; je l’ai lu avec un planisphère à proximité. Ma liste de destinations où aller rêver pour un jour ou pour toujours s’est un peu allongée.

J’aimerais bien qu’on puisse arrêter le temps sur un moment de magie. Arrêt sur émerveillement. En d’autres termes, il y a une tristesse de la disparition de l’instant magique.

Promenades en bord de mer et étonnements heureux.
Olivier de Kersauson

Le Chili et la Patagonie étaient sur la liste depuis longtemps, Kersauson a achevé de me convaincre. Dans mon imagination, les paysages de la Patagonie prennent la forme des landes battues par les vents entre Kiruna et Abisko, en Laponie suédoise, là où les myrtilles poussent comme le thym, en rampant, à même le sol, car la rudesse du climat empêche toute végétation (hormis certains arbres types bouleaux ou pins, et encore) de dépasser quelques centimètres.

Je ne suis pas certaine de relire Kersauson un jour, sauf à avoir un avis éclairé et éclairant sur l’un de ses ouvrages. Mais ces « Promenades en bord de mer... » m’ont été vraiment agréables et, curieusement, elles m’ont donné envie d’en savoir plus sur les expéditions de Tara et les îles Kerguelen.
Il y a un ou deux points un peu plus techniques (et c’est là tout l’intérêt) qui nécessitent d’aller chercher quelques explications sur Internet mais dans l’ensemble, tout est très simple. En refermant ces Promenades, ma vision de Kersauson avait changé, dans le bon sens.

Il m’arrive de penser à monsieur D. Je me demande s’il a fini par larguer les amarres et s’il a pris la mer pour aller sur mes Îles-de-la-Madeleine, côté Québec donc, ou sur celle de Kersauson :

« Le long du continent antarctique, du côté de la mer de Weddell, 67° sud […] Quand on débarque sur l’île de la Madeleine par exemple, il y a cinq cent mille manchots. »

Promenades en bord de mer et étonnements heureux. Olivier de Kersauson

Genre : Témoignages
Editeur : Points
Prix : 6,90€
214 pages

Le petit bateau (en sable) est un souvenir de mon voyage aux Îles-de-la-Madeleine…
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