Où il était question de blé, de montre suisse et de Sénèque…

Sénèque s’appelait-il madame Irma ?

Ceux qui me connaissent le savent : quand j’aime un livre, je peux devenir intarissable sur l’auteur, sur le livre voire sur la maison d’édition. A contrario, je peux devenir mutique sur le sujet et me contenter de placer d’office entre les mains de mes ami(e)s le volume à lire. J’ai redécouvert Sénèque grâce à Marie Robert, professeure de philosophie, autrice et instragameuse incroyable. Commencer ses journées en lisant les posts Instagram de Marie Robert alias philosophyissexy, donne une autre vision du monde. Selon les cas, Marie Robert peut aussi nous rassurer dans notre vision  joyeusement « à part » des choses.

Mais revenons à Sénèque, régulièrement cité par Marie Robert donc. Interpellée par ce titre, De la brièveté de la vie, tout à fait incongru en période de pandémie et a fortiori au sortir de mon propre épisode de COVID – avouez qu’en terme de coïncidence…, j’avais décidé donc de commander le volume à ma chère librairie pour le récupérer plus tard.

Il en va de ce tout petit recueil comme de ces chocolats fins ou ces grands crus (vins ou thés) : précieux, ils se savourent car en toute petite quantité.

De la brièveté de la vie permet à Sénèque de faire la critique du rapport qu’ont les hommes au temps en 49 après JC. En 49… Vous imaginez ?! Déjà… S’il s’adresse à Paulinus, son beau-père, tout le monde en prend pour son grade : «le commun des mortels et la masse des ignorants», les intellectuels et même Aristote, c’est dire !

Sénèque considère que «la vie est suffisamment longue et elle nous a été accordée avec une générosité qui nous permet d’accomplir de très grandes choses, à condition toutefois que nous en fassions toujours bon usage », et de poursuivre : « il nous faut la contrainte suprême pour que nous nous apercevions qu’elle est passée alors que nous n’avions pas compris qu’elle était en train de s’écouler. »

Ainsi en est-il : la vie qui nous échoit n’est pas brève, nous la rendons brève ; elle ne nous fait pas défaut, nous la gaspillons.

Sénèque, De la brièveté de la vie

Vous admettrez que j’ai été saisie en lisant cette première page… Je vous le redis au cas où : ces lignes datent de 49 après JC… Depuis et dans le désordre, l’homme a : marché sur la Lune, inventé l’avion, compris que la Terre n’était pas plate et fait le tour du Monde en moins de 80 jours…

A Paulinus, Sénèque précise qu’il traite de ses contemporains qui ont le vice de l’ivresse ou de la paresse autant que de ceux qui se trouvent étouffés par l’ambition. Que ce soient les jeunes « pleins de morgues» ou lui, ce vieux à qui Sénèque lance « toi qui talonnes ta centième année, à moins que tu ne l’aies dépassée« , gare à « ceux qui vaquent à leurs affaires, veillent jalousement à leurs biens matériels. Et n’hésitent pas à partager outre mesure leur temps« .

J’aime particulièrement ce passage justement, où il poursuit son adresse au « vieux » : « rappelle-toi quand tu as pu disposer de toi-même |…], rappelle-toi combien de gens t’ont volé ta vie sans que tu te rendes compte de ce que tu perdais, rappelle-toi combien de temps t’ont coûté un chagrin dérisoire, une joie stupide, une passion dévorante, une fréquentation intéressée, rappelle-toi comme il t’est resté peu de chose de ce qui était à toi […] Vous vivez comme si vous alliez toujours vivre, jamais votre vulnérabilité ne vous effleure l’esprit, vous ne remarquez pas tout le temps qui est déjà écoulé ; vous le perdez comme si vous pouviez en disposer à volonté... »

D’aucuns verront peut-être en Sénèque un triste-sire. Me concernant, après ce que j’ai traversé ces dernières années, les mots de Sénèque m’ont mise en joie.
Je m’explique. Sous couvert de s’adresser à son beau-père, Sénèque nous rappelle que riches, pauvres, hommes, femmes, intellectuels ou pleutres, nous avons entre les mains une richesse : la vie qui s’écoule, le temps. Ce cadeau unique qui nous est donné à la naissance. Au départ, j’ai poussé des « rhooo » et haussé les sourcils et puis… oui, j’ai eu l’impression égocentrique qu’à des centaines d’années, Sénèque me parlait. Oui, rien que ça, je sais.

Vita. Ma vie a commencé avec quelques petites péripéties. En lisant les premières pages De la brièveté de la vie, l’espace de quelques minutes, j’ai fait un bond dans le passé. La vulnérabilité, mon corps en a amèrement fait l’expérience une ou deux fois.

Puis j ‘ai pensé à ces gens qui ont déserté ma vie, à ce premier chagrin d’amour qui m’avait dévasté, à mes mousquetaires toujours là même à distance ; j’ai repensé à ces fréquentations intéressées qui au cours des dernières années m’ont volé du temps et m’ont causé des chagrins pas si dérisoires, et puis j’ai repensé aussi à toutes ces petites et grandes joies (parfois) stupides qui m’ont fait éclater de rire. Gioia.

Sénèque a tellement raison quant au temps : immatériel donc invisible, pourtant d’une préciosité extrême, il file à une vitesse incroyable. Et puis, il faut bien l’avouer, la plume de Sénèque est plutôt acérée quand il s’agit de dépeindre ses contemporains, ce qui procure un vrai régal littéraire : « J’apprends que l’un de ces délicats (à supposer qu’on doive appeler délicatesse le fait de désapprendre la vie habituelle aux être humains), s’étant fait sortir de son bain et déposer sur sa chaise à porteurs, posa la question suivante « Suis-je maintenant assis ? » Crois-tu que cet homme qui ignore s’il est assis, sache s’il vit, s’il voit, s’il est oisif ? J ‘aurais peine à dire ce qui me fait le plus pitié en lui, qu’il l’ait ignoré ou qu’il ait prétendu l’ignorer […] Un tel homme n’est donc pas un oisif, il faut lui trouver un autre qualificatif : il est malade, je dirais même qu’il est mort : pour être oisif, il faut avoir conscience de son oisiveté. Mais ce mort-vivant qui a besoin de quelqu’un d’autre pour avoir conscience des positions de son corps, comment pourrait-il avoir la maîtrise d’un moment quelconque de sa vie ? ».

Et que dire de la page où il tourne en dérision les querelles d’érudits grecs quant au nombre de rameurs chez Ulysse «et autres bêtises de la sorte qui, si tu les gardes pour toi, ne t’apportent pas de satisfaction intime et qui, si tu les portes à la connaissance d’autrui, ne te font pas paraître plus savant mais plus ennuyeux ».

La meilleure façon de laisser sa vie se perdre, c’est de la remettre à plus tard. […] Le plus grand obstacle à la vie est l’attente qui est suspendue au lendemain et qui gâche le jour présent.

Sénèque, de la brièveté de la vie

Chez Sénèque, point de salut pour celui qui ne sait pas utiliser à bon escient le temps présent. Selon lui, la seule fréquentation des philosophes permet de se prémunir de toute agitation et de toute oisiveté, de profiter des sagesses passées pour trouver la vérité qui nous plaira de suivre.
Court, délicieux, d’actualité, ce traité a le mérite de remettre les points sur les i, ou plutôt les barres sur les t : le temps est précieux, arrêtons de le gaspiller et faisons-en bon usage.

S’il écrit au sujet des prévoyants « La meilleure façon de laisser sa vie se perdre, c’est de la remettre à plus tard. […] Le plus grand obstacle à la vie est l’attente qui est suspendue au lendemain et qui gâche le jour présent. », Sénèque n’engage pas pour autant à l’inaction, pas plus qu’il n’engage à la suractivité. Il convient de se poser les justes questions, de trouver l’équilibre qui permet de vivre chaque instant présent pour arriver au dernier en se disant avec satisfaction « mission accomplie ».

J’ai relu une seconde fois ce traité pour écrire ces lignes. Une nouvelle fois, la pertinence du propos aujourd’hui me saisit. Parfois, certains textes paraissent un peu surannés et même si leur lecture nous est agréable, on ne peut que constater que le propos n’est plus d’actualité.

Vous les Occidentaux, vous avez l’heure, mais vous n’avez jamais le temps

GANDHI

Une chose est sûre, entre 49 et 2021, rien n’a changé : l’homme continue de n’accorder aucune valeur à son temps, qu’il gaspille à tout-va. Et malheur à celui qui, à contre-courant, le prend, le temps. D’ailleurs, Gandhi ne disait-il pas « Vous les Occidentaux, vous avez l’heure, mais vous n’avez jamais le temps » ? C’est vrai.
Malgré toute la belle horlogerie européenne, il a fallu un COVID pour faire réagir les gens à la notion du temps : le temps passé dans les transports, la quantité de temps accordé à ce qui leur était important, etc. Mais cela, Sénèque l’avait déjà écrit en 49…

Allez, filez demander De la brièveté de la vie à votre libraire indépendant, il l’a sûrement en stock ! Vous ne perdrez pas votre temps, promis.

Type : Traité
Genre : Philosophie
Rivages poche Collection Petite bibliothèque
Prix : 6,10€
90 pages, incluant le commentaire de Denis Diderot
Traduction du latin par Colette Lazam

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