Oisillon, blouses bleues et colère noire.

Où il n’est pas question d’environnement mais de soignants #ProtegeTonInterne

Cet article est un coup de gueule. Un GROS et long coup de colère, désolée je n’ai pas su faire court. De mon lit où je ne suis pas encore remise de ce fichu variant anglais, j’ai eu tout le loisir de réfléchir. Oui, j’ai été à nouveau infectée par ce fichu virus, à quasiment un an près. Petite coquetterie, cette fois-ci pour changer un peu, c’est le variant anglais qui m’est tombé dessus.
Au moment où j’écris ces mots, je suis malade depuis 16 jours et seule la fatigue commence seulement à s’estomper légèrement, la toux est toujours aussi forte.

Il y a deux jours, mercredi, je suis allée aux urgences de Pellegrin. La veille, après une énième quinte de toux, paniquée, j’avais cru ne pas parvenir à reprendre ma respiration. Si vous avez déjà essayé de respirer par le nez lors d’une plongée avec bouteille (aucun jugement, hein), vous voyez ce que je veux dire. C’est une sensation semblable à la suffocation ; là, dans mon lit, c’était pareil. L’océan en moins.

Le seuil fixé par mon médecin ayant été largement atteint, j’avais donc pris le chemin des urgences.
Arrivée au sous-sol/parking/triage, j’ai eu affaire à une jeune femme aussi efficace qu’adorable. Avant même que je ne m’en aperçoive, elle avait organisé mon admission. Et me tendait à présent un bracelet. Admission ? Mais non, non, non, mon médecin m’avait dit « si vous dépassez 22, il faudra aller faire prendre votre saturation et vos constantes aux urgences » ; jamais elle n’avait dit « il faudra vous faire admettre aux urgences ». Et moi qui pensais naïvement faire un aller-retour aux urgences…

Dans ma précédente vie professionnelle, j’échangeais régulièrement avec des acheteurs de la fonction publique hospitalière et j’ai suivi de près la GHT. Je n’ignore donc rien des efforts budgétaires demandés aux acheteurs de la fonction publique hospitalière depuis de nombreuses années. Mais là… Mon interlocutrice madame X (médecin ? infirmière ?) travaille dans le froid polaire de ce boui-boui/avant-poste toute la journée.
J’espère qu’avant de dépenser les quelques centaines de millions d’euros prévus pour la rénovation, les personnels seront associés à la réflexion de la reconstruction pour recueillir leurs observations et que la modélisation finale des plans sera faite selon leurs consignes. Bref.
COVID 2- moi 0

Retour à la réalité, les doubles portes automatiques s’ouvrent, voici les urgences. Le paniquomètre grimpe à 9,5 (à 10, soit je m’enfuis, soit c’est la panique). Je marche en fixant le sol et les pieds de madame X. pour ne surtout pas m’égarer et limiter mon champ de vision : non seulement j’ai une peur panique des blouses blanches, des hôpitaux mais aussi du sang et… des blessés.
Soit dit en passant, il va falloir que quelqu’un explique au ministre de la Santé et à la Haute Autorité de Santé qu’aucune des trois définitions de l’Académie française pour le nom blouse ne correspond à ce bout de tissu : ce qui est donné aux patients n’est PAS une blouse.

Le médecin, très jeune, est arrivé rapidement. Après m’avoir examinée et branchée à une machine, nouvelle série de questions. Il a évoqué brièvement différents examens mais surtout m’a informé qu’il va me faire une prise de sang, oui là maintenant et me poser une voie pour faciliter la suite de la journée.
Paniquomètre explosé… Et scenarii de fuite en cours d’élaboration.

Ma dernière prise de sang en laboratoire s’était terminée par un salto du fauteuil avec l’aiguille dans mon bras (ça m’apprendra à prévenir de mes « faiblesses » !). Le fauteuil était vieillissant et moi, soi-disant, mal assise.
La prise de sang avait donc commencé avec moi la tête en bas (« y’a pas le choix mademoiselle, le fauteuil est vieillissant, je ne peux pas faire mieux ») afin d’avoir les jambes « relevées » puis le fauteuil s’est complètement ré-incliné (« ah oui mais aussi, il fallait vous asseoir bien au fond et peser de tout votre poids »). Je pense demander une anesthésie générale avant ma prochaine prise de sang. Ou le mode d’emploi du fauteuil.

Mais revenons aux urgences. J’espère mettre en œuvre mon scénario d’évasion. Peine perdue. Le médecin fait la prise de sang, installe la perfusion. Et commence une journée comme je les déteste. Ayant toujours des symptômes forts à J+14, je suis isolée des autres patients. Les bips de ma machine (à quoi correspondent-ils ? Pourquoi sont-ils si stridents notamment quand je tousse ? À quoi sert cette machine?) répondent à ceux des machines des autres patients. Les cloisons sont fines, ma porte est restée ouverte pour pouvoir appeler et être surveillée aisément. Le personnel présent semble tellement jeune. Des blagues, des bips, des gémissements de douleurs. Peu de cris. Pour une hypersensible, les urgences relèvent de l’enfer. Des perfusions et des sondes urinaires sont posées à la vitesse de l’éclair. Le ballet des blouses blanches et bleues marines est bien réglé, un peu comme une pièce de Maurice Béjart. Oui, penser à l’art plutôt qu’aux bruits avoisinants.

Dans la journée, on m’a transféré dans une « chambre/box » des urgences, toujours en observation. Là aussi, des jeunes souriants et adorables, une ambiance détendue pour un quotidien plutôt sombre. Il y a d’abord eu le décès deux portes plus loin. Puis le cas d’une personne admise qui combinait à elle seule tous les malheurs du monde.
Il y avait aussi le vieux monsieur qui appelait/criait même si cela relevait plus du râle. Ensuite, une petite mamie atteinte d’Alzheimer soi-disant sage ; elle était rigolote dans sa façon d’assurer aux internes et infirmiers qu’ils étaient, je cite « un peu gaga à radoter leur histoire de cacao chaud » (sauf que ce n’était pas la même personne qui s’adressait à elle).
AVC, hémorragie, cancer, SIDA, Alzheimer, rechute cancer. Il n’y a pas que le COVD dans la vie des urgences.

Cet après-midi là, la seule personne que j’ai vue était un externe. Il m’a fait penser à un oisillon tombé du nid. Je ne remets en question ni son savoir ni sa pratique. L’une des caractéristiques d’un CHU, à force d’utiliser l’acronyme on l’oublie, est de former sur le terrain les futurs praticiens : Centre Hospitalier UNIVERSITAIRE. L’externe avait donc l’air un peu hésitant et dans l’attente de quelque chose ou quelqu’un ; à la fin de l’examen, je me suis demandée s’il attendait ma validation.

J’ai repensé à certains amis au début de leur cursus en médecine, à ce qu’ils me racontaient des stages et des gardes, des réflexions humiliantes de certains médecins. A quel point ils avaient changé aussi. J’ai essayé d’imaginer quel médecin allait devenir cet externe à l’issue de son cursus : un Martin Winckler ? Un Renaud Piarroux ? Ou finirait-il par faire plus souvent le guignol sur un plateau de chaîne de désinformation qu’être dans son labo/cabinet à faire ce pour quoi il avait prêté le serment d’Hippocrate ?

Il allait surtout falloir qu’il survive. Bien sûr, il faudrait dans un premier temps qu’il réussisse ses différents examens pour arriver jusqu’à l’internat. J’ignore si c’est encore le cas aujourd’hui mais en 2003, à son entrée en 1ère année de médecine, ma meilleure amie avait quasiment renoncé à toute vie, en dehors de ses cours et colles.

Ensuite, il allait donc devoir survivre au rythme et surtout aux conditions de travail. Sans être particulièrement révolutionnaire, il faut reconnaître que l’hôpital français est un sacré champ de bataille. Des fonds de roulement (budgets disons) insuffisants, des locaux à la limite de l’insalubrité, du matériel en gestion à flux tendu (cf ci-dessous)… Comment peut-on encore faire le Coq et donner des leçons au monde entier ? Je me suis endormie, après une énième quinte de toux.

Parmi les propos extrêmement passionnants que le professeur Renaud Piarroux a tenu le 29 janvier dernier sur Thinkerview, il a notamment indiqué avoir alerté son député de différents problèmes risquant de survenir à court/moyen terme en cas de 3ème vague et notamment la pénurie de fourniture d’éprouvettes, de tubes, de propylène etc.
Le professeur Piarroux revenait aussi sur un point essentiel. Il expliquait aux béotiens que doter les hôpitaux d’un certain nombre de lits supplémentaires induisait une augmentation proportionnelle du personnel.

Edit : j’ai réécouté le podcast du 29 janvier. Je voulais apporter cette précision que l’on entend à 1h20:28 : « Y’a pas assez de lits. Mais quand on parle de lits, c’est qu’il n’ y a pas assez de personnel. Est-ce qu’on peut créer du personnel en 6 mois ? NON ! (gestes). […] Mais ça ne se fait pas en 6 mois« .

Je suis un peu blonde et nulle en maths mais effectivement, même moi je suis en mesure de comprendre que si vous doublez le nombre de lit sans augmenter le personnel, tôt ou tard l’équation devient foireuse, surtout au bout d’1 an de pandémie. Ce que ne semblent pas comprendre certains responsables cela dit.
Enfin, cet éminent épidémiologiste concluait en rappelant que le personnel médical, a fortiori aux urgences ou en réanimation, ne se forme pas en quelques heures mais en plusieurs mois voire plusieurs années. Vous conviendrez que c’est plutôt rassurant.

Parallèlement, les grands médias de (dés)informations annonçaient l’ouverture de plusieurs centaines de lits supplémentaires pour le COVID et des millions d’euros versés aux hôpitaux pour leur rénovation, etc. Oui, mais les lits ouverts pour le COVID sont fermés pour d’autres interventions. Ainsi, l’ARS des Hauts de France indiquait un taux de déprogrammation des opérations non urgentes de 40 à 50% selon les établissements, « permettant de libérer des capacités d’accueil et/ou des ressources humaines spécialisées » (communiqué de presse du 25/03/21, lien plus bas).

Quant au personnel, que devient-il ? Ma petite histoire voulait surtout montrer que ce jour-là, je n’ai vu qu’internes et externes aux urgences du CHU. Depuis janvier 2021, en France (chez nous les ami-e-s, pas dans une dictature ni un pays du Tiers Monde), 5 internes se sont suicidés. En moins de 4 mois, 5 étudiants en médecine qui avaient réussi leur examen ont mis fin à leur vie. EN FR-ANCE. Je répète ? Les chiffres sont épouvantables : un suicide tous les 18 JOURS directement lié aux conditions de travail. Le problème ne date pas d’aujourd’hui ni même d’hier. Les différentes organisations syndicales interpellent leurs autorités de tutelle depuis plusieurs années sur ce sujet. En vain.

J’ai lu les commentaires de différents articles parus dans les revues destinées aux professionnels du médical. D’aucuns, rares, défendent la théorie consistant à dire que les jeunes internes n’ont pas été préparés à ce qui les attend sur le terrain et ont trop l’habitude de la facilité. D’autres citent des exemples de ce qu’ils ont pu vivre : harcèlement sexuel, racisme, harcèlement moral, brimades ou humiliations poussées devant les patients, etc.

Dans l’article de la presse régionale sur le suicide du jeune interne normand (cf lien plus bas), le journaliste précisait que la doyenne de la faculté de médecine n’avait pas contacté la famille ni répondu à la lettre que celle-ci lui avait adressé.
Quand on sait que les chefs de service sont également enseignants, responsables des internes, tuteurs de stages, etc., ils ont donc pouvoir de vie ou de mort sur les étudiants pour un certain nombre d’années.
N’est-ce pas là ce que ce cher Max aurait appelé une forme de monopole de la violence légitime ? Sauf que pour Weber, seul l’État pouvait s’arroger ce monopole légitimement (légitimement étant la notion capitale) dans le seul but d’assurer la sécurité et la sûreté de ses citoyens/membres.

Partant de la notion weberienne, Pierre Bourdieu a conceptualisé le monopole de la violence symbolique légitime, qu’il présentait ainsi :« En inculquant  – notamment par le système scolaire – les structures cognitives communes, tacitement évaluatives, en les produisant, en les reproduisant, en les faisant reconnaître profondément, en les faisant incorporer, l’État apporte une contribution essentielle à la reproduction de l’ordre symbolique qui contribue de manière déterminante à l’ordre social… l’État est le principal producteur d’instruments de construction de la réalité sociale. ».

Remplacez État par facultés de médecine… En d’autres termes, Bourdieu explique comment les facultés de médecine (ou l’État, bref les détenteurs du monopole du pouvoir symbolique), produisent les repères cognitifs et les enseignent aux étudiants qui n’ont pas d’autres éléments de comparaison. Les facultés étant juges et parties, elles soumettent les étudiants à un ordre social qu’elles ont elles-même décidé à travers l’exercice d’un pouvoir symbolique. Il s’agit en réalité plus d’une soumission inconsciente et de croyante – on parle alors de doxa – que d’une réelle reconnaissance de légitimité.

Or d’une part aucune entité ne saurait se substituer à l’État pour l’exercice de cette mission régalienne de « violence » ou de « pouvoir «  même symbolique et d’autre part, la faculté de médecine va à contre courant des conditions sine qua non de sécurité et de sûreté puisqu’elle met en danger la santé mentale et psychique de ses étudiants. On passera sous silence le fait que l’institution semble fermer les yeux puisqu’elle laisse reproduire années après années les mêmes scenarii.

Les minutes de silence en présence des représentants des ARS auront beau se multiplier, les pétitions recueillir toujours plus de signatures, tant que les facultés de médecine conserveront en toute impunité le monopole de la violence ILlégitime, tant que nos hôpitaux n’auront pas plus de moyens, tant que les internes cumuleront des gardes avec des semaines avoisinant en moyenne les 60h de travail et des externes qui semblent perdus : RIEN ne changera.

Enfant, des membres de ma famille paternelle venaient parfois se faire soigner en France. Les grandes personnes discutaient de leur manque de confiance dans le système de santé italien, les erreurs médicales, l’absence de personnel, les locaux délabrés, etc.
Quand je suis rentrée chez moi après mon passage aux urgences, j’ai constaté qu’on m’avait laissé 3 des petites pressions de l’électrocardiogramme. Je me suis demandée si je conseillerais à mes cousines de venir se faire soigner de ce côté-ci des Alpes désormais.

Je ne suis pas communiste, je ne suis pas LFI , je ne suis d’aucune extrême. Je suis une simple citoyenne qui a passé une journée aux urgences pour cause de COVID et n’y a vu que des jeunes, internes, externes, « stagiaires urgences » (mais qu’ont-ils inventé ?). Je m’interroge : jusqu’à quand va-t-on pressuriser les internes ? Ils sont tout de même censés être la prochaine génération de (brillants) médecins…

Je n’ai pas de boule de cristal : difficile de savoir ce que deviendront le petit oisillon, l’interne V. qui s’est occupé de ma sortie, L. et son bagout et les autres. J’espère seulement qu’ils arriveront à garder leur bonne humeur autant que possible et que jamais ils ne viendront augmenter ces statistiques qui devraient faire blêmir doyen-ne-s de facultés de médecine, directions de CHU et ministre.

On a coutume de dire que les urgences condensent la misère et la tristesse du monde. Pour autant, la mort ne doit pas être la seule issue de secours qui s’offre aux internes pour échapper à ce quotidien. Pas en France. Pas en 2021.

#protegetoninterne

Références : 
https://www.thinkerview.com/renaud-piarroux-covid-19-la-faillite-occidentale/
https://www.thinkerview.com/renaud-piarroux-desinformation-en-temps-depidemie/
https://isni.fr/wp-content/uploads/2021/04/VF-Dossier-de-presse-ProtegeTonInterne.pdf
https://www.marianne.net/societe/sante/suicides-dinternes-en-medecine-leur-detresse-est-liee-a-leurs-conditions-de-travail
https://www.paris-normandie.fr/id180905/article/2021-04-07/suicide-dun-etudiant-en-medecine-originaire-de-rouen-ses-parents-ecrivent-la
https://www.hauts-de-france.ars.sante.fr/covid-19-une-pression-hospitaliere-au-plus-haut-depuis-la-premiere-vague


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