Maudit Allende !, de Bras et Gonzales. Quand Bordeaux et Pessac croisent le Chili.

Promis, ce n’est pas de l’ethnocentrisme : il est vraiment question de Pessac et de Bordeaux dans ce roman graphique politique dont le sujet central reste évidemment Salvador Allende !

J’ai la très grande chance d’avoir un petit frère brillant, drôle et curieux. Il me challenge depuis le jour où, à l’âge de 8 ½ ans environ, il a lu par dessus mon épaule mon devoir pour un TD de science po (je devais rédiger la nécrologie de Nicolas Sarkozy façon Canard enchaîné : oui, j’ai eu la chance d’avoir des études universitaires ouvertes d’esprit). Du haut de ses 8 ans et demi donc, ce petit bonhomme m’a donné son avis le plus sérieusement du monde en commençant par me dire que je mentais puisque Sarkozy était vivant et qu’en suite… (il ne sera pas question de politique intérieure ici). Bref, le roman graphique dont il sera question ici m’a été offert par mon frère.
Le Chili est inscrit depuis des années sur ma liste d’endroits où aller rêver. J’ai reçu Maudit Allende ! en cadeau pour mon anniversaire, en même temps que le variant anglais. Isolée de tout et de tous, à l’heure où toutes les frontières se fermaient et où mon horizon se limitait à mes oreillers, je faisais un bond en Amérique du Sud, grâce à mon frère.

Ici, il est question de la Grande Histoire et de la petite histoire, celle que l’on retient car elle s’inscrit dans les manuels scolaires générations après générations et puis l’autre, celle qui semble de fait insignifiante puisqu’elle n’existe nulle part ailleurs que dans la mémoire des familles qui l’ont vécue.
Et puis, parfois, la Grande Histoire croise la petite d’une même famille, sur plusieurs générations. C’est ce que mettent magnifiquement en mots et en images le français Olivier Bras et l’argentin Jorge Gonzales.Ce roman graphique a pour personnage principal et narrateur, Leo. Sa famille est chilienne et s’est installée en Afrique du Sud pour fuir… le régime d’Allende ! Car la famille est partisane de la droite dure.

Petits rappels (je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je ne maîtrise pas l’histoire de l’Amérique du Sud) :

  • Après une courte première expérience de 4 ans, le Chili obtient définitivement son indépendance en 1818.
  • Riche de ressources naturelles, le pays commence à évoluer, développe des infrastructures et profite de sa nouvelle prospérité, jusqu’à la guerre civile de 1891.
  • Viennent les années de pouvoir d’un Congrès, tenu par les propriétaires terriens, qui mène des politiques très ancrées à droite et extrêmement libérales (au sens européen du terme). L’événement le plus marquant ? Sûrement le massacre de Santa María de Iquique en 1907 : 2 000 ouvriers en grève et leurs familles sont exécutés par l’armée.
  • La crise du nitrate de sodium, principale ressource nationale, plonge le pays dans une crise économique profonde. Plusieurs dictateurs se succèdent, la Constitution est modifiée, le pays est dans l’impasse, tant sur le plan économique que politique.
  • En 1938, 2 séismes : un tremblement de terre dévaste des régions complètes du pays qui sont à reconstruire et le Front populaire accède à la Présidence. Commence alors une période de stabilité et surtout, l’Etat devient interventionniste et protectionniste. Pour la première fois depuis longtemps, les classes moyennes sont au cœur des politiques publiques.

Maudit Allende !  démarre à la fin des années 1960. Quand Allende se présente à l’élection présidentielle de 1970, qu’il remporte, c’est la seconde fois qu’il affronte le candidat de la Démocratie chrétienne (qui est aussi, cette fois, le Président sortant). Le pays a alors un PIB très correct mais un taux d’inflation extrêmement fort (entre 27 et 30%) et les mouvements de grèves sont réprimés dans la violence. Les Etats-Unis et les propriétaires terriens ont empêché les velléités de réformes trop « sociales » du gouvernement.

Dès les premières vignettes, le ton est donné : le député Allende se rend en prison visiter des camarades. Les contours sont flous, les couleurs donnent une impression vaporeuse.
Les planches alternent entre l’histoire familiale de Leo et la campagne d’Allende ; on comprend à demi-mot que les pauvres se meurent. Certaines pages reproduisent tracts et extraits de discours.

Et celle avec un grand H.

L’histoire se déroule (trop) vite : viennent ensuite l’élection, la période d’euphorie si brève qu’elle paraît à peine traitée, puis la crise et le coup d’État, pour s’achever par le pied de nez de Pinochet aux juges londoniens. A chaque fois, le récit est ponctué d’interventions de Leo, commentateur invisible ou a contrario partie prenante de l’H/histoire.

Évidemment, les États-Unis interviennent aussi dans le récit. Dans un contexte de Guerre Froide, comment pourrait-il en être autrement ? On perçoit le rôle sous-jacent de la présidence américaine qui « veut » un candidat et pas un autre ; l’hégémonie de la CIA et du dollar pour circonscrire la propagation du communisme en Amérique du Sud, coûte que coûte.
Enfin, on saluera les vignettes sur Pessac et Bordeaux qui soulignent la qualité de l’accueil pour les réfugiés politiques, notamment espagnols.

Les années Nixon…

Mon frère et moi avons des goûts complètement opposés en terme de lectures. J’étais donc un peu perplexe quant à Maudit Allende ! S’agissant d’un cadeau surprise, je n’avais pas d’attente particulière.
Ce roman graphique m’a interrogée, transportée et émue. Bien sûr, j’ai adoré l’aspect politique et faire des recherches superficielles pour contextualiser ma lecture. Mais ça m’est propre. Libre à vous d’écarter cet aspect si ça ne vous intéresse pas plus que ça. De mon côté, je vais creuser le sujet Allende/Pinochet (si vous avez des références intéressantes, envoyez-moi un mail !).

Maudit Allende ! est aussi le roman de l’exil, du souvenir idéalisé et de la transmission. Quand on a laissé un territoire derrière soi, par la force des choses, longtemps après on l’idéalise. Je ne dis pas qu’on oublie le motif du départ ; simplement, le souvenir et le jeu des émotions déforment le lieu quitté. Il devient (encore) plus beau, plus doux, plus chaleureux qu’il n’est en réalité, comme toute chose que l’on a perdu. Cet ailleurs, c’est une divine idylle. Les deuxièmes générations me comprendront.

Enfin, je pense que Maudit Allende !, est une interjection commune à toutes les forces politiques du pays : à la suite du coup d’État, la gauche s’est retrouvée orpheline, clandestine et pourchassée jusqu’à la mort ; quant à la droite, pour assurer ses privilèges et éloigner Castro définitivement, elle a donné son accord au coup d’État pensant que Pinochet, en homme d’honneur, se retirerait pour laisser parler les urnes. Oui, Allende est maudit par les Chiliens car en se donnant la mort, il reconnaissait sa défaite et laissait le champ libre à une bête immonde.

Les graphismes du roman, tantôt précis pour Léo tantôt plus flous pour Allende/Pinochet, nous enseignent aussi les difficultés mémorielles d’un pays qui, plus de 40 ans après le coup d’État de Pinochet, n’a toujours pas suturé ses plaies. Les tensions restent vives.

C’est aussi un jeu dans les teintes : sépia ou noir et blanc pour Allende/Pinochet et couleur pour Léo, comme si sa génération pouvait être la réponse, celle qui parviendrait à apporter enfin la guérison dans ce pays meurtri où tant de mystères et de disparitions restent sans réponses. Cependant, n’est-ce pas faire peser de lourds enjeux sur une génération qui doit affronter crises économiques et politiques ?

Pour traiter un sujet si vaste, concision oblige, les auteurs restent à la surface des faits historiques. J’aurai aimé qu’ils approfondissent un certain nombre d’éléments et notamment la récession et les problèmes sociaux à la fin de l’ère de la Démocratie chrétienne (mandat précédant Allende) mais également pendant la mandature d’Allende, la dictature de Pinochet et les ingérences étrangères.

Mon second point négatif est l’absence de signalement des faits objectifs/vérités historiques versus les faits romancés. Savoir ce qui relève de l’invention et ce qui est réel m’importe.
D’autant que la dichotomie entre la première génération qui campe sur ses positions (basées sur son vécu, ses souvenirs) et la seconde génération, qui cherche à comprendre et à reconstruire, est des plus intéressantes. En exergue, on comprend que le Chili reste empreint de ce coup d’État.
Les auteurs clôturent en beauté avec une véritable catharsis : comme Léo, on prend dans la gueule les confessions du chauffeur.

J’ai apprécié cette évasion historico/politique au Chili. Les graphismes m’ont plu, certains étaient même très poétiques. Maudit Allende ! ne vous laissera pas indemne.

Type : Album, roman-graphique
Genre : Historico-politique
Editeur : Futuropolis
Prix : 20€
128 pages
Disponible ici

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