Le chant des revenants

Entre malaise et tristesse, un chant dérangeant.

C’est au cours des deux dernières années du mandat de l’ancien président américain (qu’il est bon d’écrire ces mots) que j’ai lu Le chant des revenants de Jesmyn Ward. En 2020 très exactement.

Ma liste de livres à acheter s’allonge chaque semaine et j’essaye désormais de me tenir à un ordre chronologique (ne me jugez pas, je fais comme je peux). Pour Le chant des revenants, je reconnais avoir dérogé à la règle : bien qu’il soit inscrit dans mon carnet, c’est l’actualité qui lui a fait gagner des places.

Marquée par le thème et le lieu du roman – la persistance du racisme dans le Mississippi aujourd’hui, j’avais gardé un souvenir assez imprécis de l’interview de Jesmyn Ward par François Busnel dans la Grande Librairie.

Il a fallu un saut sur Internet pour me rappeler que ladite interview avait été diffusée pendant l’émission spéciale Michel Serres, en février 2019. Forcément, Grand-Papa Grognon occupait la place numéro 1 !

Mais revenons à Jesmyn Ward qui nous raconte un Sud profond, rural, de l’Amérique, où le racisme primaire est quasiment institutionnalisé. Un roman fort, d’une beauté à la tristesse dérangeante, sur les injustices, la misère, mais aussi l’amour inconditionnel, la tendresse fraternelle.

Ce roman a trois voix : celle de Jojo, 13 ans, qui grandit auprès de grands-parents aimants et d’une mère paumée ; celle de Léonie, ladite jeune mère de famille à côté de ses baskets la plupart du temps ; et enfin, celle de Richie, un revenant, témoin de l’histoire familiale.

Il est des règles implicites auxquelles on ne désobéit pas dans le Mississippi d’aujourd’hui. Comme faire des enfants à une femme noire quand on est un homme blanc. Ou se mêler à un groupe de jeunes blancs quand on est noir et, en plus, oser être meilleur qu’eux. Ça ne peut que mal se terminer…
Le Chant des revenants raconte l’histoire d’une famille qui n’est pas épargnée par les maux : la violence, l’injustice, la maladie, la drogue. L’enchâssement des points de vue de la mère et du fils apporte des clefs quant au comportement de Léonie par exemple. Le récit gagne en profondeur et nous rappelle que tout événement, si minime soit-il, doit être considéré sous différents points de vue.

« Maintenant je sais. Ma mère rejoint Given, le fils arrivé trop tard et parti trop tôt. Ma mère est en train de mourir. »

Le chant des revenants

Sans sa mère toxicomane présente mais souvent absente, sans Michael son père incarcéré dans un pénitencier d’État, Jojo grandit auprès de ses grands-parents noirs qui lui ont transmis un certain héritage, une écoute et un regard sur le monde, à part. L’équilibre familial est à nouveau chamboulé lorsque Leonie apprend que Michael va être libéré. Commence alors un long voyage initiatique quasi spirituel, où le pénitencier n’est qu’une étape car, finalement, comment les enfants vont-il apprendre à vivre avec cette nouvelle figure masculine ?
Comment un père absent si longtemps peut-il trouver ses marques ? Le pénitencier aura aussi son importance dans l’histoire familiale et la transmission générationnelle.

« Je me suis avancé et j’ai pris Papy dans mes bras. Je ne savais pas depuis combien de temps je ne l’avais pas fait, mais ça me semblait important maintenant de passer mes bras autour de lui et de coller ma poitrine à la sienne. De lui donner une petite tape, une deuxième, avec le bout de mes doigts, puis de me décoller de lui. C’est mon papy, j’ai pensé. C’est mon papy. »

LE CHANT DES REVENANTS


Les colères dans cette famille sont nombreuses, exprimées ou enfouies. Jusqu’au bout, elles seront l’un des personnages secondaires du Chant des revenants et nous interrogent : peut-on se reconstruire sur la violence mais sans colère ?

Le roman pose aussi la double question de la construction identitaire : comment se construit-on aujourd’hui quand on est rejeté par une partie de sa famille (ici la branche blanche refuse les enfants métis) ? Comment se construire dans la misère et la déchéance ? Comment des secrets, des tabous peuvent-ils sauter une génération ? Bref ce court roman s’attaque à la construction familiale au sens large.

« Je ne sais pas si c’est ma faute. Ou bien si ça vient de Leonie. Mais elle n’a pas l’instinct maternel. Je l’ai compris quand tu étais petit, un jour où on faisait les courses, elle s’est acheté quelque chose à grignoter et l’a mangé devant toi, alors que tu pleurais parce que tu avais faim. C’est là que j’ai compris. »

LE CHANT DES REVENANTS

Comme tout ce qui a trait à l’art, je trouve que les goûts littéraires sont très subjectifs. Je me souviens du battage médiatique autour d’Underground Railroad de Colson Whitehead. Comme d’habitude, nous avions attendu que le soufflé retombe et l’avions acheté en poche L. et moi. Nous l’avions lu chacune de notre côté et je me souviens de notre déception ! Alors, vous me direz : qui sommes nous pour juger, quelle est notre légitimité, etc etc. J’en conviens parfaitement, surtout lorsqu’on évoque le prix Pulitzer (Whitehead)… Il n’empêche que dans les deux cas je n’ai pas été complètement transcendée. Ou alors peut-être s’agit-il d’un problème de traduction ?

De plus, Jesmyn Ward se réclame de l’influence de la grande Toni Morrison. Beaucoup. Trop ? J’admire Toni Morrison pour son œuvre, ses engagements civiques et politiques, sa personne et…ses bibliothèques personnelles. La puissance de son écriture se ressentait malgré les traductions de ses textes. Ici, j’ai trouvé que Jesmyn Ward en faisait trop dans le mimétisme : comme si Le chant des revenants essayait de reprendre les synospsis de (Home, Beloved, Délivrances, Le chant de Salomon).

Avec le Chant des revenants, Jesmyn Ward a obtenu en 2017 le National Book Award pour la seconde fois, après « Bois Sauvage » en 2011. Ce n’est pas un coup de cœur mais j’ai apprécié. Un jour, plus tard, je lirai l’un ou l’autre des ouvrages de Jesmyn Ward pour m’assurer que ma première impression était mauvaise. Ceci dit, ce ne sera certainement pas un ouvrage primé.


Genre : Roman – littérature américaine
10/18
Prix : 7,80€
284 pages
Traduction de l’anglais (USA) par Charles Recoursé

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