« J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste », l’oxymore stylée de Loïc Prigent. Ou presque.

Grasset avait publié le format broché avec une couverture façon tapis rouge très fashion week. Pour l’édition du format poche, Points a marqué le coup : une couverture miroir, adaptée au contenu parfois narcissique à l’extrême.

Le travail de Loïc Prigent sur les petites mains des grandes maisons de couture m’a toujours fasciné. Ses documentaires « Signé Chanel » et la série « Le Jour d’avant » restent pour moi les témoignages les plus respectueux et pédagogues sur le sujet. Prigent y mettait à l’honneur plumassières, couturières, brodeurs, etc. : en un mot, tous ceux et celles qui donnent vie chaque jour aux croquis des grands couturiers et ceux de leurs équipes de stylistes.
Quelques années plus tard, Prigent a commencé à partager sur les réseaux sociaux des phrases entendues ici ou là, surtout aux alentours des défilés de mode. Finalement, ces phrases ont été rassemblées en deux volumes « J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste » dont il est question ici et « Passe-moi le champagne, j’ai un chat dans la gorge », que je n’ai pas encore lu.

«J’adore la mode… » est donc une compilation de phrases plus ou moins longues. Parfois saugrenues, parfois (très) crues, souvent archi décalées (le locuteur/la locutrice est-il sobre ?), ces phrases apportent beaucoup d’humour dans vos trajets en transports en commun, par exemple.
La quatrième de couverture précise « Mannequins, attachés de presse, créateurs, rédactrices, c’est tout le milieu de la mode qui s’exprime ici, sans filtre ». Ah oui, sans filtre c’est certain et pour notre plus grand bonheur !

« Ah non tu ne mets pas des chaussures blanches avec un T-shirt blanc, ça fait coton-tige ».

J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste.

Car les 249 pages du format poche seraient une sorte de révélation de ce que Prigent aurait entendu, des coulisses aux premiers rangs des défilés de mode, entre 2013 et 2017.
Globalement, les phrases n’ont pas d’indication géographique permettant de les contextualiser, en dehors de l’année mentionnée en début de « chapitre », les phrases étant classées par saison. Il y a quelques exceptions comme c’est le cas avec « Tu vois la languette ‘ouverture facile’ sur les paquets de Lustucru ? Elle a les même sur ses jeans. » ou « Elle a un melon de type coiffe bigouden. »

Tu sais, la frontière du too much tu l’as déjà franchie, t’as envahi le pays, renversé le gouvernement et tué le peuple.

J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste.

Au fil des pages, le contenu oscille entre cynisme et humour. Prigent rassemble les fans de mode et les détracteurs de cette industrie avec son habitude du consensus.
Pour être honnête, c’est souvent très piquant voire « c’est too much ? – Tu sais, la frontière du too much tu l’as déjà franchie, t’as envahi le pays, renversé le gouvernement et tué le peuple » mais pour autant le livre n’est pas « con comme de l’eau gazeuse tiède« .
Dans les phrases retenues, on perçoit de multiples facettes du monde de la mode.

Il y a aussi des perles sur le fonctionnement de la mode et de ses satellites : « Dans ma boîte si t’as l’air reposé t’es suspect« , « je suis attachée de presse, je ne sais même plus quand je mens. M’en parle pas, je suis journaliste c’est pire.« , « Homicide sur rédac chef mode tu prends combien ? – Oh juste une amende je pense. » ou encore « Je travaillais dans le conseil et on me prenait pour une dingue. Maintenant, je suis dans la mode et je suis normale.« 

Mais parfois, il y a de telles énormités que l’on se demande si un être humain a réellement pu prononcer ces phrases-là « Tu crois que le mec qui a inventé le bruit du bisou touche des droits d’auteur à chaque fois ? » ou « C’est quel jour jeudi ? »….

Alors bien sûr, on peut railler Prigent et considérer qu’il exploite une manne financière facile (compiler des propos farfelus tenus par d’autres). Et pourtant. Prigent est un vidéaste hors pair ; c’est son talent qui lui a permis de rassembler les pépites entendues. Il a aussi indéniablement le don d’avoir les oreilles là où il faut, au moment opportun.

Que mes camarades d’université me pardonnent mais d’une certaine façon, il me semble que l’ouvrage de Prigent se rapproche de celui des Pinçon-Charlot, couple de sociologues et chercheurs au CNRS dont le travail portait sur les classes supérieures.
Lisez ou relisez les « Ghettos du gotha » des Pinçon-Charlot par exemple (je ne vous prêterai pas le mien, il est otage chez mon deuxième mousquetaire 😉 ) et vous verrez ! Les défilés ne sont-ils pas d’une certaine manière les nouveaux rallyes ? Perce-t-on réellement dans la mode sans être coopté-e c’est-à-dire reconnu-e et validé-e par ses pairs ?

Pour moi, ce travail de Prigent s’apparente à de la sociologie. Dans « J’adore la mode… » Prigent dresse les contours d’une classe sociale bénéficiant d’avantages et d’un confort bien réel, en rupture avec le tout-venant. Cette classe partage des codes (langage et vestimentaires) à la portée des seuls initiés et leurs pairs. Le mode de vie des locuteurs du livre, car souvent il n’y pas de dialogue mais des phrases isolées, est bien éloigné de celui de la majorité des Français : « Ne mange pas, après tu dois digérer et c’est crevant. « , « Elle était en Abercrombie. J’étais en Dries Van Noten. Et elle vient me donner des leçons quoi.« , « J’ai un avion demain pour aller essayer la robe à Milan. La galère…« . Et ce mode de vie est jalousement préservé et valorisé par la caste des Elus.

Elle est un miracle.

– Cour des miracles ou Miracle de Lancôme ?

J’adore la mode…

Ceci dit, la lecture premier degré est un réel plaisir. Elle m’a provoqué de nombreux fous rires extérieurs (voir plus bas) et commentaires incrédules. Et puis, pour dire la vérité, il y a aussi des phrases que j’aurai pu prononcer (ou que j’ai prononcé), mais dans un contexte différent, forcément : « J’ai pas le temps de faire le ménage, c’est trop terrestre », « Tu ne dis rien ? – J’ai un long fou rire intérieur » ou « En management, il est comme une fourchette dans un micro-ondes allumé » !
Bon, je reste tout de même dubitative quant à la véracité de certains phrases… Clairement, « J’adore la mode… » rempli sa mission et je n’attendais pas autre chose. J’ai hâte de lire « Passe-moi le champagne, j’ai un chat dans la gorge » !

Que vous ayez envie de découvrir un monde qui vous paraît être la quinzième dimension ou que ayez juste besoin de vous changer les idées, je ne peux que vous conseiller de voir si votre libraire indépendant a en rayon « J’adore la mode…« . Et profitez-en pour jeter un œil du côté des Pinçon-Charlot, leurs travaux sont édifiants !

Type : Poche
Genre : Témoignages
Éditeur : Points
Prix :7€
249 pages

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