Hommes – femmes, un combat sans fin ?

113. Elles sont a minima 113 femmes mortes sous les coups d’un homme en 2021.
3. Elles sont a minima 3 femmes mortes depuis le 1er janvier 2022. Nous sommes le 8.
5€/habitant. Le budget de la France pour lutter contre les violences faites aux femmes.
87% des victimes de violences conjugales sont des femmes.

Le lien est apparu dans les « suggestions » de mon compte Instagram. Un podcast. J’aime bien les podcasts : je n’ai pas de télévision et de toute façon, mon degré de concentration face à une télé est proche de 0.

La coïncidence était étrange car le sujet de ce podcast faisait écho à une discussion d’il y a quelques semaines avec S. Un débat plutôt, avec un brillant juriste. Avez-vous remarqué que depuis quelques années lorsqu’on évoque le féminisme, la tendance est à lui accoler toujours une petite chose en plus ? Une façon de préciser qu’on est féministe mais « pas contre les hommes » ou féministe comme « minorité sociétale » etc.
A écouter certains hommes de mon entourage (ni familial, ni amical heureusement !), les féministes seraient des furies obnubilées par la revanche castratrice… Alors, eau tiède ou douche froide ?

Je ne saurai me définir comme féministe (les étiquettes très peu pour moi : hey coucou mon soleil en Poissons !). Néanmoins, les combats féministes me tiennent à cœur. En revanche, je ne vois pas pourquoi établir un matriarcat serait la meilleure solution pour que nous puissions vivre comme nous l’entendons, que les rues nous soient à nouveau ouvertes et en sécurité, que nous ne baissions pas les yeux en croisant certains regards.

Il me semble a contrario que notre projet de société doit être co-construit avec les hommes. Le changement de comportement commence par l’éducation, tant à l’école qu’à la maison, et ce, dès le plus jeune âge.
Il faut déconstruire les représentations collectives qui induisent un message de domination : les princes qui embrassent les princesses endormies ou les kidnappent, les princesses qui renoncent à leur voix/famille/pays pour un homme qu’elles connaissent à peine et qui disons-le franchement, ne leur accorde que peu d’intérêt, les filles qui échappent à leur destin de domestique grâce à un prince, etc.
Substituer à ces représentations de violence masculine une image de femme indépendante, autonome, libre de s’exprimer, libre d’être surtout, serait peut-être un début de solution. Mais je m’égare, une fois de plus… Enfin, pas tout à fait car ces représentations de mâle dominant participent aux violences physiques, sexuelles et morales sur les femmes.

Le podcast donc. Je l’ai écouté un dimanche matin. Il faisait un temps magnifique. Je devais partir à la plage. Et soudain vertiges, souffle difficile. Nausées. Voile noir devant les yeux.
Ce podcast est le dernier volet d’une série « Femmes et violence », sur la justice. Il s’intitule «  Que faire des hommes violents ?». Comme dirait l’autre, âme sensible s’abstenir. Ou pas, en fait.
Car pour mesurer la gravité de la situation, tous les éléments doivent être considérés. Même les plus abjects.

Depuis 2 ou 3 ans, les médias grand public français relaient plus régulièrement les féminicides. Si les chiffres donnent la nausée, au moment où j’écris ces mots, 91 femmes tuées depuis le 1er janvier 2021 (dont 11 pour la seule Nouvelle-Aquitaine). Ces « faits de société », comme les nomme madame la Ministre Schiappa, font hurler de rage et de désespoir. Non, en mai dernier, ce n’est pas dans un pays du tiers-monde qu’un mari violent, condamné à 7 reprises, a tiré sur sa femme avant de l’immoler. C’est à Mérignac, à 3km à vol d’oiseau de chez moi. Ici, en France, en 2021.

Avant de poursuivre, il ne sera pas ici question de la polémique des défaillances étatiques et notamment des représentants des forces de l’ordre impliqués dans ce carnage. D’une part, ils attendent les sanctions de leur Ministère et d’autre part, j’ai déjà crié mon immense colère concernant les défaillances du système dans un autre billet. Cela dit, s’il faut bien avoir conscience d’une chose c’est que les violences faites aux femmes concernent TOUS les milieux sociaux-professionnels y compris les bien-pensants qui vont prier leur Dieu quel qu’il soit chaque semaine. 

Ici, il sera question de ce que le Gouvernement actuel essaie de mettre en place (avec quel succès ?) pour lutter contre les violences faites aux femmes. Il serait bon de se souvenir que les violences faites aux femmes avaient été déclarées Grande cause du quinquennat.

Un podcast pour dire. Et faire entendre.

Il y a eu le témoignage de Flore, qui m’a littéralement fait vomir. Désolée.
Flore est une madame-tout-le-monde. Comprenez qu’elle pourrait être votre collègue, votre pote, votre sœur, votre médecin ou votre voisine.
Flore est mariée à un homme dont elle partage la vie depuis 10 ans. Jusqu’au jour où elle apprend. Cet homme, son homme, a violé et attouché leurs trois enfants, y compris dans le lit parental le dimanche matin alors qu’elle était là. Les enfants des voisins aussi. Les camarades de classe. Les copains. Partout, tout le temps.

La caractérisation juridique du viol comme violation du consentement ne suffit pas à saisir la profondeur du préjudice causé à l’intimité de la victime.

Antoine GARAPON, ESPRIT, JANVIER-FEVRIER 2021

Il y a eu le témoignage de Pierre, l’ex-mari de Flore, condamné à 14 ans d’emprisonnement et qui parle de « rédemption » tout en expliquant qu’il a reproduit un schéma de son enfance. A partir de ce moment, ma colère, mon incompréhension et mon dégoût n’ont cessé de croître.

Il y a eu le témoignage d’Amed. Condamné pour 5 viols. Il explique avoir agi ainsi par manque d’amour dans l’enfance, parce qu’il s’est senti dévalorisé de ne pas avoir de baskets de marque ni de scooter quand d’autres en avaient. Le manque de confiance, le rejet justifie selon lui son attitude. Il « considérait [ses] victimes comme des objets (sic). [S’il] n’a pas demandé (sic), c’est parce qu'[il] avait peur de l’échec et qu'[il] ne voulait pas renoncer à [son] plaisir, à [son] désir […] et si elle [lui] dit non, [il] sera frustré, [il] sera pas bien ».

Dans Esprit, Antoine Garapon écrit : « La caractérisation juridique du viol comme violation du consentement ne suffit pas à saisir la profondeur du préjudice causé à l’intimité de la victime. L’agresseur ne s’introduit pas seulement dans le corps et ne se contente pas de forcer le consentement. Il s’invite durablement, par le souvenir du traumatisme, dans l’intimité de la victime et, ce faisant, la pervertit. Le viol se traduit par l’imposition d’une partie de soi détestable à soi, quelque chose comme l’enfermement sur soi mais avec un étranger. Alors que nous avons pu définir avec Hegel l’intimité comme le fait d’être « auprès de soi dans l’autre », la violence sexuelle aboutit à être « loin de soi à cause de l’autre « .

Excuses faciles versus trauma perpétuel

Dans les interventions recueillies pour le podcast d’Arte, deux éléments reviennent.
D’une part, l’explication de l’acte violent trouverait sa source dans l’enfance de l’homme : manque d’amour, problématique œdipienne, reproduction d’un schéma, etc. Tous les enfants violés, battus, mal aimés, agressés sexuellement, ne deviennent pourtant pas des dangers pour la société. Entendre ces hommes condamnés pénalement pour leurs actes violents se justifier ainsi est non seulement ubuesque mais leur permet également de se substituer à leurs victimes.

Celles-ci, d’autre part, vivent le procès comme une dépossession de ce qui leur est arrivé. Sans prise de parole possible, la victime assiste en spectatrice à une représentation théâtrale parfaitement chronométrée. Car lors d’un procès pénal, c’est la société qui, in fine, est représentée. Pas la victime. Ce n’est que lors d’un éventuel procès au civil que la victime pourra s’exprimer. Laurence, victime de séquestration et de viol conjugal, le formule parfaitement :
« Moi, il m’a tué. Le jour où ça s’est fait, il m’a tué. Lui il a pris 4 ans. Tranquille. Il ressort, il refait sa vie. J’aurai préféré prendre sa place. J’aurai préféré faire les 4 ans, 5 ans de prison, sortir et avoir une deuxième chance. Moi c’est perpétuité. Eux, on leur donne une chance. Moi on m’a rien demandé. On m’a pris ma vie, on m’a pris mon bonheur […].
Le procès en lui-même, […] c’était plus un procès pour lui de s’expliquer, voire justifier, par son enfance difficile ce qu’il a commis […] J’ai l’impression que c’était moi la coupabl
e ».

« Moi, il m’a tué. Le jour où ça s’est fait, il m’a tué. Lui il a pris 4 ans. (…) Moi c’est perpétuité. »

Laurence, victime de séquestration et de viol conjugal


Et Laurence de conclure en indiquant que l’un des détenus ayant assisté au même cercle restauratif qu’elle avait récidivé. Le visage d’ange parfait qui disait qu’il allait se reprendre en main. De fait, Antoine Garapon verbalise le problème dans « Enjeux d’une justice de l’intime », Esprit, janvier-février 2021 : « l’intervention de la justice apparaît inadaptée car jugée « patriarcale » et « verticale », ajoutant du traumatisme au traumatisme. Le jugement est sévère, et en partie justifié, mais par quoi la remplacer ? Jamais, semble-t-il, la demande de justice n’a été aussi forte, mais jamais non plus le crédit du droit et des institutions n’a été aussi faible. »

Solution ou poudre de perlimpinpin ?

Depuis 2017, des mesures ont été mises en place par les gouvernements successifs allant de la formation des forces de l’ordre, au téléphone grave danger en passant par les ordonnances de protection délivrées sous 6 jours. Ici, il sera question de la justice restaurative et du bracelet anti-rapprochement.

La justice restaurative, idéal anglo-saxon de la rédemption. 

La justice restaurative française est issue de concepts anglo-saxons…et de la transposition en droit national d’une directive européenne datant de 2012 (loi du 15 août 2014 relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions pénales dite loi Taubira).

Dans les pays anglo-saxons où la religion est très présente, la justice restaurative tente de ramener les brebis égarées dans le giron de l’Eglise, principalement évangélique. Elle pourrait être décrite comme l’idéal anglo-saxon de la rédemption. La conversion reste l’objectif principal des autorités religieuses, d’où les cercles de paroles autour de la Bible par exemple. Participent à ces espaces de dialogue, des détenus volontaires, des victimes concernées par des crimes semblables à ceux des détenus en présence, des membres de la société civile, des associations, des représentants religieux.

Le terme n’est pas homogène : si nos voisins belges évoquent la justice « réparatrice », nos cousins québécois travaillent sur la justice « restauratrice ». La France, à l’instar des pays anglo-saxons a choisi le terme de  «restaurative» (restorative justice, en anglais). Ce choix linguistique découlerait-t-il de la volonté de « restaurer » d’une part les victimes et d’autre part, la paix sociale brisée par l’infraction, qu’elle soit délictueuse ou criminelle ?

En France, des mesures de justice restaurative peuvent être instaurées « à l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure », ou dans la phase d’exécution de la peine (nouvel article 10-1 et article 707 du code de procédure pénale).
Ces mesures sont expérimentées depuis quelques années, différemment sur le territoire français. Comme le souligne Sandrine Lefranc, politiste chercheuse au CNRS, il y a peu de littérature scientifique critique sur le sujet, peu de retours d’expériences argumentés donc une difficulté bien réelle à mesurer l’efficience de ces expériences.

Vous l’aurez compris avec ce qui précède, cette nouvelle forme de justice repose en partie sur les principes suivants : reconnaissance des faits, prise de conscience par le coupable du mal causé, réparation de ce mal et prévention de nouveaux délits/crimes, dans un espace informel mais consensuel, où le dialogue se doit d’être constructif.

Le podcast relaye aussi la parole de Marion Trotignon, médiatrice du cercle de parole auquel avait participé Laurence. Pour cette intervenante de l’Association d’Aide aux Victimes et Médiation judiciaire, si la lutte contre la récidive des détenus n’est pas parmi les objectifs prioritaires de la justice restaurative, elle n’en reste pas moins « espérée » (sic). Mais alors, quel intérêt ? Quel intérêt de confronter les victimes à ces hommes qui n’ont de cesse de se justifier, quitte à nier le statut de victime de ces femmes qui leur font face ?

En France, chaque renouvellement ministériel, chaque élection remet en question des politiques publiques dont l’efficience ne peut pourtant pas être mesurée à 6 mois, 1 an voire 5 ans. Or, les acteurs associatifs de cette justice restaurative tendent à solliciter un espace temps long termiste afin de pouvoir proposer une analyse objective des différentes expérimentations.

Pour ses opposants, la justice restaurative n’est qu’un leurre supplémentaire, une façon d’instrumentaliser les victimes dans un système le plus souvent sécuritaire et qui, a fortiori, ne s’accompagne d’aucun accompagnement ni suivi à la sortie de prison. D’une parole libre de la victime, on passe à une parole contrainte et policée, dont le seul but est de provoquer la conscientisation des faits commis.
Que se passe-t-il quand l’État « délègue » une compétence régalienne, y compris à des associations qui ont à cœur de « bien faire » ? Peut-on sincèrement croire que la victime est prise en compte dans un système où le consensus l’oblige à formuler ses griefs de façon à ce que tous les participants l’entendent, y compris et surtout les détenus ? « Aucune femme ne peut endosser la responsabilité de changer le psychisme de son oppresseur » disait Audre Lorde,  discours lors de l’ouverture de la conférence de l’association nationale des études des femmes à Storrs dans le Connecticut en juin 1981  (« De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme »).

La justice restaurative est également décriée par des associations féministes. Leur principal argument est des plus justes, me semble-t-il : après la condamnation, après la justice restaurative, le condamné recouvre la liberté. La société lui offre alors une chance de se reconstruire. Mais la victime ? Celle qui a été violée, battue, agressée sexuellement, celle qui est brisée, a-t-elle une SECONDE chance ? Qu’en est-il de la confiance de cette femme en la vie, en la société ? QUI s’en préoccupe ?

Alors, oui.

On pourra objecter que cet argument tend à faire de la femme une éternelle victime, incapable de « passer à autre chose », « d’oublier », « d’aller de l’avant ».
Il s’agira alors de s’appuyer sur de « jolies » statistiques qui prouvent que les lieux de privation de liberté n’ont jamais été des lieux de réflexion et de prise de conscience. Des maisons d’arrêt aux maisons centrales en passant par les centres de détention ou les centres de semi-liberté, la détention de ces hommes violents intervient dans des lieux parmi les plus violents, racisés et classisés de notre société.

« On s’accroche à tout pour essayer de sortir. Y’en a qui font semblant. »

Amed, condamné pour 5 VIOLS

Amed lui-même donne des nouvelles d’un détenu avec lequel il avait participé à une session de justice restaurative. Son co-détenu semblait avoir accompli un travail profond sur lui, sur ce qui l’avait conduit derrière les barreaux. Il disait avoir compris et regretter son acte. Quelques temps après sa sortie, cet homme a une nouvelle fois agressé une femme. Avec un marteau.

Oui.

Mais.

Non.

La justice restaurative n’est pas LA solution. Ou pas la seule.
Car comme l’écrit Ivan Jablonka dans « Que faire des hommes ? », Esprit, janvier-février 2021 :
« Consciemment ou inconsciemment, les hommes sont les bénéficiaires des inégalités de genre qui subsistent aujourd’hui. […] du quidam, du spectateur, de l’homme qui n’a rien fait. Mais celui qui n’a rien fait n’a-t-il vraiment « rien fait » ? On peut être sexiste sans le savoir. […] le déni touche aussi les jeunes hommes qui se croient quittes parce qu’ils sont gentils avec leur copine ou partagent les tâches, sans comprendre que la domination patriarcale est systémique ».

Le bracelet anti-rapprochement – BAR (quel acronyme quand même…)

« Mis en place dans le cadre de la loi n°2019-1480 du 28 décembre 2019 visant à agir contre les violences au sein de la famille , et le  décret n°2020-1161 du 23 septembre 2020, le  bracelet anti-rapprochement  est un dispositif permettant de surveiller les auteurs de violences conjugales, pour les empêcher de s’approcher de leurs victimes. […] La mesure est ordonnée pour une durée qui ne peut excéder 6 mois et qui peut être renouvelée sous certaines conditions. La durée totale ne peut pas dépasser 2 ans ».
Mesure complémentaire au téléphone grave danger (TGD), le BAR se base sur une géolocalisation permanente de la victime, via le téléphone qui lui est remis, et de l’auteur présumé ou réel des violences, via son bracelet électronique. Dès que ce dernier se rapproche de la victime, une alarme est déclenchée qui peut entrainer une intervention des forces de l’ordre. Encore faut-il que la victime sache que son bourreau est sorti de prison (comme l’ignorait la victime du féminicide d’Epinay-sur-Seine en novembre 2021)…

Le bracelet anti-rapprochement peut être ordonné :

  • au civil, par le juge aux affaires familiales, avec le consentement de la victime et de l’auteur des faits. Si l’auteur refuse, le juge en informe le parquet qui pourra diligenter des enquêtes nécessaires pour apporter l’affaire au pénal (voir les ordonnances de protection)
  • au pénal, le juge peut décider du dispositif dans le cadre d’un contrôle judiciaire avant toute condamnation, ou après une condamnation, à titre d’obligation associée à une peine.

Soit. En bon Poissons, je pourrais m’écrier « Formidable, cela signifie un suivi récurrent du porteur de bracelet et de la victime !« . Oui…  mais non. Car au-delà de 2 ans, que se passe-t-il si Alfred la brute n’a pas fait amende honorable ? Et que se passe-t-il si, à nouveau, comme dans le cas d’Epinay-sur-Seine ni la victime ni sont entourage ne sont prévenus de la remise en liberté du bourreau ? Ou alors ces BAR ont-ils un super pouvoir secret et, en 2 ans, annihilent toute forme de violence chez Alfred la brute ?
Bah on n’en sait rien ma brave dame, y’a pas le recul nécessaire : la loi date du 28 décembre 2019 et ses éventuels décrets d’application étant postérieurs… (Tiens, c’est étrange : mon brillant juriste n’a pas pipé mot là-dessus).

Dans le podcast d’Arte, Sandrine Lefranc, a cette phrase « Je ne crois pas qu’on puisse convertir un homme qui était violent en homme bon. Il devient bon dès lors que tout son environnement social, tout son environnement politique en permanence lui rappellent qu’il doit être bon ». Sandrine Lefranc de poursuivre « rééduquer des violents n’est pas très efficace quand le violent retourne dans une société qui accepte, au fond, sa violence ».

L’homme violent, sujet politique (de polis, la ville) plutôt que sujet pénal ? La question semble en effet se poser. En toute sincérité, je ne sais quoi penser. Oui, la cité (la polis) doit faire société pour faire sien le problème de la violence d’un homme. Mais les bras m’en tombent, quand je lis sur une note du secrétariat général du « Service de l’accès au droit et à la justice et de l’aide aux victimes » la consigne suivante :
« Les juridictions souhaitant un nombre supplémentaire de téléphones peuvent se rapprocher des collectivités territoriales ou toute autre personne physique ou morale distincte de l’Etat afin de rechercher des financements complémentaires en vue d’abonder le fonds de concours créé ». A quand un loto national pour financer les besoins matériels et logistiques de la Chancellerie et des juridictions locales ?

Quand on connaît le manque de moyens humains et matériels des forces de l’ordre aujourd’hui, il paraît illusoire de croire qu’« une patrouille soit envoyée sans délai auprès de la victime [qui aurait utilisé son téléphone grave danger] afin de la mettre en sécurité, et procède, le cas échéant, à l’interpellation de l’auteur. » Vue la superficie couverte désormais par les communautés de brigade, depuis la réforme du maillage territorial de la gendarmerie, je doute fortement que « le délai maximum de 30 minutes pour l’intervention de la gendarmerie n'[ait] pas [été] affecté par la création des communautés de brigades » (Projet de loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure, Avis de M. Aymeri de Montesquiou, fait au nom de la commission des finances, déposé le 24 juillet 2002).
Délai de 30 minutes d’intervention ? Voilà de quoi, de toute façon, laisser suffisamment de marge de manœuvre à un homme violent…

Conclusion tout en questions…

Il m’a fallu plusieurs jours après l’écoute du podcast avant d’écrire ce billet. Et plusieurs mois pour le publier. Que faut-il penser de tout cela ?

La prison n’est guère efficace. En plaçant les coupables au cœur de sa démarche, en ne laissant pas la place qui leur revient aux victimes au nom du consensus, la justice restaurative semble bien fragile voire illusoire. Comment imaginer qu’un cercle de paroles puisse définir les conditions de la restauration et de la réintégration de l’agresseur ? Comment concevoir que ces lieux informels d’échanges puissent procurer aux victimes la possibilité de se reconstruire ? Un pardon, des excuses seraient-ils réellement suffisants ?
J’avoue que cette conception de la sanction me dépasse. Pour l’admettre, il va me falloir réinterroger ma conception de la justice comme attribut de la souveraineté de l’État. Et puis, comment résoudre les problèmes de partage de l’information entre forces de l’ordre et Parquet, pour éviter les défaillances qui facilitent l’horreur ?

 Je repense également souvent aux mots de Martine Delvaux dans son essai, Le boys club :
« tous les hommes. Tous les hommes sont potentiellement des agresseurs, des hommes violents, des misogynes. Parce qu’ils font partie d’un système patriarcal qui leur permet de l’être. Et si de fait, ils ne sont pas tous misogynes, alors ils doivent pouvoir comprendre et accepter qu’ils font partie de ce système qui ne donne pas aux femmes la place qui leur revient et lutter contre. […] Interrogez-vous sur vos réflexes de domination, sur votre violence. Le silence est une forme de violence, le manque de travail domestique est une forme de violence ; les petites humiliations répétées, les mensonges, les violences psychologiques« . 

Beaucoup d’hommes gravitent autour de moi. Un soir, en écrivant ce billet, je me suis soudain demandé comment je réagirais si un jour, l’un d’eux venait à commettre l’irréparable ? Car ces hommes, dans le podcast d’Arte et dans les faits divers, ont tous une mère. Certains ont une sœur, une cousine, une nièce, une tante, une amie.
Comment ces femmes ont-elle réagi ? Que deviennent l’amour maternel, fraternel, l’amitié-à-la-vie-à-la-mort, quand celui que l’on a mis au monde, avec qui on a grandi, celui qui nous a ému, celui dont on connaît toute la vie, devient un monstre ?
Le point de vue quant à la sanction change-t-il quand l’auteur du fait divers est l’un de vos proches ? Pour Flore, oui. Mais pour la mère de Pierre, l’ex-mari de Flore, l’homme qui a agressé sexuellement ses enfants et ceux du voisinage ? Après la sentence et la purgation de la peine, est-il possible de pardonner à l’agresseur sans dénier à la victime son statut ? Est-il possible de s’asseoir à nouveau avec lui pour partager un repas, boire un verre ou regarder un film ?
D’ailleurs, pourquoi entend-on systématiquement «X ou Y, a été battue/violée/séquestrée etc. » et non « W ou Z, a violé… » ? Et ne parlons pas de « s’est faite »+ infinitif. J’en ai assez d’entendre employer le passif pour ces atrocités. Outre le fait qu’elles mettent la lumière sur la victime, ces formes grammaticales induisent une participation à l’action. A contrario, le coupable est lui absent de la phrase. Comme si la femme avait été à l’origine de l’action et seule responsable. Stop! C’est trop facile. Basta !

J’ai léché les lèvres d’une louve, la colère, et je m’en suis servie pour illuminer, rire, protéger, mettre le feu en des lieux où il n’y avait ni lumière, ni nourriture, ni sœurs, en des lieux sans merci.

Audre LORDE, SIster OUtsider

Cet été, je suis tombée sur un collage féministe dans Bordeaux qui m’a bouleversé « CROYEZ-NOUS ». Puis il y a eu ce podcast qui m’a révulsé. Il y a les articles lus qui m’ont entraîné plus loin que je ne l’aurai pensé au départ. Et puis, les mots d’Audre Lorde (Sister Outsider), cités dans le podcast, ont agi comme un baume du Tigre, à la fois apaisant et échauffant :
« J’ai léché les lèvres d’une louve, la colère, et je m’en suis servie pour illuminer, rire, protéger, mettre le feu en des lieux où il n’y avait ni lumière, ni nourriture, ni sœurs, en des lieux sans merci. Nous ne sommes pas des déesses, ni des matriarches, ni les édifices du pardon divin ; nous ne sommes pas les doigts de feu du jugement dernier, ni des instruments de flagellation ; nous sommes des femmes toujours obligées de nous interroger sur notre puissance de femmes.
Nous avons appris à utiliser la colère comme on utilise la chair morte des animaux. Et blessées, maltraitées, en nous transformant, nous avons survécu et grandi, et selon les mots d’Angela Wilson, nous continuons notre chemin. Avec ou sans les femmes qui ne sont pas de Couleur.
Nous utilisons toutes les forces pour lesquelles nous avons lutté,y compris la colère ; et cela afin de concevoir et de construire un monde où toutes nos soeurs pourront grandir, où nos enfants pourront aimer; un monde où le pouvoir de toucher et de rencontrer la différence et les merveilles d’une autre femme transcendera finalement le besoin de destruction […]un pouvoir aveugle, déshumanisant, qui nous détruira toutes si nous ne le combattons pas avec nos armes. C’est-à-dire notre puissance à analyser et à redéfinir les principes futurs de notre vie et de notre travail; notre puissance à imaginer et à reconstruire, colère par douloureuse colère, pierre par lourde pierre, un futur où la différence sera féconde, et une terre qui soutiendra nos choix.
Nous ouvrons nos bras à toutes les femmes qui sont capables de nous rencontrer, face à face, par-delà la chosification et par-delà la culpabilité ».

Les prémices de la campagne présidentielle sont synonymes de promesses électoral(istes) y compris sur le sujet des violences faites aux femmes. On peut s’interroger sur la pérennité de ces propositions après les élections. Ou sur leur cohérence avec les moyens humains et matériels dont disposent les forces de l’ordre et le Parquet.
Faudrait-il une juridiction spécialisée ? Si oui, comment serait-elle envisageable dans un pays qui compte 170 tribunaux judiciaires et dont les magistrats ont déjà des mois de retard du fait de sous-effectifs constants ? Si non, des magistrats référents seraient-ils « suffisants » ?
Comment déposer une plainte sereinement lorsqu’on a face à soi un représentant des forces de l’ordre qui est lui-même condamné pour violences conjugales ? L’État a-t-il les moyens d’agir efficacement si, comme le soulignait Sandrine Lefranc, la société ignore voire encourage par son silence le comportement violent ?

Mes certitudes initiales ont laissé la place à une zone infinie, brumeuse, pleine de questions. Encore plus que d’habitude, j’ai le sentiment de ne rien savoir.
Ce soir, en finissant cet article, j’écoute Ludovico Einaudi interpréter dans ma playlist ses Melodia Africana. Assise à mon bureau, je pense à mon neveu adoré qui aura bientôt un an et demi. Oui, nous saurons lui parler d’égalité et de respect, encore et toujours.
Je pense aussi à S., tellement heureux et fier de participer à un projet d’envergure pour défendre les femmes. Ce soir, j’ai confiance en eux pour changer les choses.

Sources

Crédit illustration : Arte podcast – Que faire des hommes violents ?
Related Posts