#DuFauxPourDeVrai : les libellules, le sésame et l’industrieux.

Pourquoi signer la pétition de Foodwatch…

Le 13 janvier 2021, j’ai reçu un mail concernant une commande Terre exotique que j’avais passé pour ma mère sur Veepee (anciennement Vente-privée), le 09 septembre 2020 soit 4 mois et 4 jours plus tôt. De la fleur de sel aux épices grillées, rien d’extraordinaire.
Ce mail faisait état d’un problème désormais largement connu du grand public, le traitement du sésame par des produits phytosanitaires non homologués par les instances européennes. Il était indiqué qu’il n’y avait aucun problème pour la santé des consommateurs mais, par principe de précaution, il était préférable de détruire le produit en question. Soit. Il avait donc fallu 4 mois et 4 jours pour prévenir les clients et mettre en place un process qui ne fonctionnait pas. Chacun jugera de la qualité du process qualité.

Depuis, la liste de produits rappelés (dispo ici, régulièrement mise à jour par la DDCCRF) ne cesse de s’allonger : elle est désormais classée en plusieurs rubriques plutôt évidentes céréales, pains, farines et aides culinaires, biscuits apéritifs et salés ou plus étonnantes (en tout cas pou ma part) fromage, thé et cafés, confiseries et chocolats. Il faut savoir que dans la catégorie épices, parmi les produits rappelés on trouve par exemple plusieurs poivres ou de l’échalote dans « autres produits ». Non mais sérieusement ? L’échalote ne pousse pas avec le sésame, si ?

Cette histoire m’en a rappelé une autre. Il y a une bonne dizaine d’années, j’avais été sélectionnée pour participer à une étude sur le comportement alimentaire. Une personne d’un institut de sondage était venue chez moi, m’avait longuement interrogé sur mon rapport à la nourriture et ma façon de m’alimenter. Cet aspect était global : de la façon dont je m’informais sur les produits, comment l’idée d’acheter venait à moi (consultais-je les publicités reçues ?, regardais-je la télévision ? etc.) à la façon dont je cuisinais, en passant par les courses (ma corvée absolue), l’organisation éventuelle de la semaine (quand tu as un job prenant, c’est mieux) et… le rangement dans les placards/le frigo/congélateur. J’avais adoré cette idée qu’il y avait des marqueurs sociologiques sur notre façon de ranger nos…, mais je m’égare.

A l’époque, j’habitais dans le Rhône et les magasins de producteurs étaient déjà très développés. La personne-enquêtrice m’avait donc accompagné à celui où je faisais l’essentiel de mes courses. Je me souviens que nous avions discuté autour des légumes et que certains lui étaient inconnus pour la simple et bonne raison qu’elle ne savait pas comment… les nettoyer et les cuisiner. C’était assez déstabilisant de l’avoir à mes côtés, à me poser un tas de questions et surtout à me demander ce que je ressentais, les raisons de tel ou tel choix, etc.
Puis nous étions allées en grande surface pour comprendre pourquoi je n’y faisais que le strict minimum de mes courses. Elle a paru amusée de me voir hésiter dans ce hall immense. Je devais réaliser obligatoirement un achat alimentaire. Nous nous étions dirigées vers les surgelés en discutant des plats préparés : je cuisinais souvent le week-end pour la semaine, elle me disait que les plats préparés étaient la meilleure invention pour libérer les femmes des cuisines. J’entendais ses arguments car oui, parfois, en éminçant mes légumes, je me disais que c’était un peu casse-pied tout de même, mais une fois le plat servi, je changeais vite d’avis !

Retour devant les mètres de congélateurs d’une multinationale. J’avais attrapé un produit, puisqu’il fallait que j’en achète un : de la ciboulette. Et lui avais fait lire l’étiquette : de l’huile. Ajoutée à de la ciboulette. Quel intérêt ? Pourquoi ? Quand je congèle de la ciboulette, je n’ajoute pas d’huile et le résultat est très bien.
Déjà, il y a plus de 10 ans, l’étiquette n’était pas nickel. Ne s’avouant pas vaincue, elle avait riposté en se saisissant d’un produit qu’elle consommait, « super bon » et que ses filles adoraient : une poêlée assez simple, pommes de terre, un peu de viande et peut-être une touche de fromage, je ne sais plus. Je crois que je me souviendrais toute ma vie de son visage et de ses mains crispées sur le frigo quand elle a lu l’étiquette des ingrédients : parmi les premiers, donc les plus importants en quantité, était cité du plasma de porc. Très appétissant donc.

Selon Openfoodfacts, le plasma de porc est aussi présent dans près de 494 produits dont les knacks (ne les appelez pas saucisses de Strasbourg s’il vous plaît). Selon un revendeur , le plasma de porc est un « Véritable ingrédient fonctionnel, le plasma concentré congelé pur porc est parfaitement maîtrisé en termes de traçabilité et de qualité. Ses propriétés de coagulation thermorésistante, d’émulsification et de gélification (tout en participant au réseau maigre/lipides/eau) lui confèrent une place prépondérante dans vos recettes de produits finis tels que : jambons:épaule et morceaux de viande pour plats cuisinés, pâtés/mousse/crèmes et produits fermentés ».

Le poulet gonflé à l’eau n’est pas loin… ©Foodwatch

Entendez par là qu’il s’agit donc du produit liquide dans lequel baignent les autres éléments constituant donc le sang du porc et que celui-ci entre dans la composition( « une place prépondérante » : une question de prix/gain peut-être?), notamment des plats énoncés supra. Mais étant du porc, cela est considéré comme de la viande, a priori.

Mes grands-parents, des deux côtés, ont toujours eu des potagers. Mes parents aussi. J’ai eu l’immense chance d’avoir dans mon assiette des fruits et légumes frais la plupart du temps. Enfant, mes grands-parents maternels m’ont emmené cueillir des myrtilles, acheter du Saint-Nectaire à la ferme des Planchettes à Orcival. J’ai eu le bonheur de partir à la pêche avec mon grand-père maternel. Il m’emmenait avec lui et me racontait les fleurs, les arbres et les oiseaux. Il ne fallait pas marcher très longtemps pour arriver à la rivière, ou peut-être que si mais le temps passait alors si vite. Ce fichu temps passait par contre beaucoup moins vite quand je devais rester silencieuse pendant que mon grand-père pêchait ! Il m’avait pourtant fabriqué une petite canne mais je n’ai jamais eu de succès ; puis l’immobilité, le silence et moi… Mais c’était trop tentant les libellules, les couleurs et les reflets l’eau ou commenter à mon tour quand il rouspétait parce qu’il avait échappé une prise ! Aujourd’hui, c’est sa mémoire qui lui échappe et les libellules ne sont plus là…

Bien sûr, les truites pêchées par mon grand-père étaient, sont et resteront les meilleures. Son jardin était toujours impeccable et tracé au cordeau alors que celui de mon grand-père paternel était un fouillis incroyable, comme dirait Loïc Prigent : « Ce n’était pas le bordel [mais] une imbrication de lignes et de volumes très rythmés». Il faut dire qu’il essayait de cultiver un bout de potager au fond de sa grande cour… en pleine ville. Et il y arrivait ! Je crois que ça l’amusait plus qu’autre chose de défier sa femme et surtout, quand il jardinait il était dans son ailleurs…

Quand on arrivait chez mes grands-parents paternels et qu’il y avait ces tours de cagettes de tomate dans la cour, cela ne signifiait qu’une chose : il allait falloir se tenir à carreau parce que c’était jour de sauce tomate ! Et tout le monde mettait la main à la pâte. Je me demande si ce jour-là mon grand-père ne filait pas très tôt à l’Amicale des Siciliens. Je vous assure, c’était un véritable atelier clandestin familial dans cette cour : laver les tomates, les ébouillanter pour les peler, les presser, mettre la purée en bouteille, laver et étiqueter, etc. Mais il y avait de la purée de tomate (la passata) maison pour toute l’année. Cela peut paraître bouseux ou ringard, il n’est pas question de vacances luxueuses dans une contrée exotique ou de repas gastronomiques très cérémonieux. Mais ce sont ces moments heureux qui ont éveillé ma conscience alimentaire.

J’ai donc eu cette éducation : les marchés, les vergers, les potagers. L’été, les bocaux et les conserves pour se régaler l’hiver. Aller chercher les produits au plus proche des producteurs : miel, fromages, œufs. Cette chance, j’en ai bien conscience. Ma curiosité a fait le reste : toujours interroger sur comment et où. Ne pas manger si je ne sais pas ou si je ne comprends pas. J’aime sourcer, savoir d’où viennent les aliments que j’achète et comment ils sont produits.

Avec l’histoire du sésame et de la liste de la DDCCRF, j’ai ouvert grand mes tiroirs à la recherche de produits incriminés mais… En vain. J’ai du sésame et beaucoup (en Sicile, on l’utilise sur le pain et j’en raffole : tahiné, brut pour les salades ou autre, en tourone). Mais en fait, en dehors du chocolat, je n’ai aucun produit acheté transformé dans mes tiroirs ni frigo ni congélateur. Du brut et que du brut, y compris sel, poivre et autres épices. Je n’y avais pas prêté attention auparavant.
Il m’a fallu comparer cette fameuse liste de « produits rappelés » avec mon mode de vie, pour prendre conscience que cette façon de faire était devenue un mode de vie, une habitude, et faisait que je n’étais pas concernée. Et je n’ai pas le sentiment de me priver. Bien au contraire ! Le week-end dernier j’ai préparé des banana bread selon la recette d’Ottolenghi et j’en ai congelé les trois quarts. J’ai aussi fait des ravioli avec plusieurs sortes de farce, idem : direction le congelo, pour pouvoir manger sainement et avec gourmandise même avec des horaires de télétravail foufous.

Quand on essaye de nous faire prendre un cheval pour un boeuf (#desvessiespourdeslanternes)
©Foodwatch

Pas de plasma de porc dans mes ravioli. Je sais ce que j’y ai mis. Je fais mes courses à la Compagnie fermière de Gradignan depuis que je suis arrivée à Bordeaux. J’aimais également le concept de MyFarmers mais ils sont indisponibles depuis quelques temps, on croise fort les doigts pour qu’ils reviennent vite. J’ai testé OhMatelot dernièrement, je vous en parlerai très bientôt. Sinon, je suis fan de la Petite Laura et du personnage fort en caractère et passionnant qu’est Emmanuelle, la patronne.
Vous voyez où je veux en venir ? Ce qui m’importe c’est rencontrer les vrais gens qui portent de vraies entreprises locales, de ces gens qu’on peut croiser sur un quai par exemple, et pas le quai de chargement d’un grossiste… Ils nous expliquent le produit, le pêcheur ou le maraîcher, ils nous conseillent et on échange des recettes et astuces.

Il y a 2 ans maintenant, j’avais assisté à un débat des Tribunes de la Presse où il était question de la difficulté de faire société. Je pense que là se situe aussi un débat : comment faire société quand on a d’un côté des gens qui produisent à perte et, bon gré mal gré, font le jeu d’une industrie sans laquelle ils ne peuvent plus vivre. De l’autre côté, les consommateurs, pris par le stress voire les difficultés du quotidien, peinent à comprendre que quand le Conseil d’Etat rend une décision comme celle du 12 mars 2021, la situation atteint un point de non-retour. En 2017, mes amis canadiens étaient unanimes, de Québec à Métabetchouan-lac-à-la-croix en passant par Sept-Îles, Mingan ou Shediac : la France devait défendre bec et ongle la traçabilité de son lait et de ses produits laitiers, pour la santé des consommateurs. Eux, ils étaient alors en train de mener une bataille contre l’importation de « lait » américain au Canada. Il s’agit en fait, après extraction des autres matières, des reliquats de protéines et de l’eau donc pas grand chose à voir avec le LAIT. De facto, le produit entrait sur le territoire canadien comme un simple ingrédient de type produit à base d’enzyme ou d’amidon. Et les coquins d’industriels l’intégraient aux préparations pour en faire… fromages, yaourts, etc. et le transformaient alors en LAIT sur les étiquettes ! Vous me suivez ?

Naïve, idéaliste, je crois améliorer un tout petit peu les choses à mon échelle quand j’achète local ou responsable, et surtout au plus proche des producteurs, que ce soit à la Compagnie fermière ou au Galline Fellici, ou quand je pars passer une journée cueillir mes myrtilles (pour ma consommation annuelle) dans le Béarn. Un peu comme le colibri dans l’histoire tirée d’un conte amérindien et tant répétée de Pierre Rabhi.

Donc j’ai signé la pétition de Foodwatch sur les fraudes alimentaires et l’absence de transparence pour les consommateurs que nous sommes. Parce que j’en ai marre. Parce que finalement, cette pétition, c’est mon habitus depuis des années. Parce qu’aller aux champignons ou à la pêche avec Papi, c’était une sacrément chouette aventure !

Pour le « fun », vous pouvez écouter ici une interview de Christophe Brusset, réalisée par Thinkerview sur le thème de la fraude dans l’agroalimentaire diffusée le 7 novembre 2019. Personnellement, depuis, je n’achète plus de ras-el-hanout…

Oh et si vous avez envie l’année prochaine d’aller cueillir vos myrtilles bio pour un tarif défiant toute concurrence, je ne peux que vous conseiller la ferme Barus de Sandrine Barus, à Bournos dans le 64 (prévoyez les bouteilles d’eau, une fois qu’on y est, on ne voit pas le temps passer !). J’y vais depuis 6 ans et jamais je ne suis déçue.

Pour signer la pétition Foodwatch, c’est ici.

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