Bilqiss, de Saphia Azzeddine. Où le ramage ne se rapporte pas au plumage.

Ce roman rappelle que toutes les femmes musulmanes ne sont pas des ignares soumises et que notre condescendante bien-pensance occidentale est parfois aussi éphémère qu’un reportage au journal télévisé.

J’ai beaucoup aimé  « Les Enfants du Jacaranda » de Sahar Delijani. D’ailleurs je lance un appel : mon exemplaire est prié de rentrer retrouver sa place dans la bibliothèque où il est attendu depuis de longs mois s’il vous plaît. « Syngué Sabour » d’Atiq Rahimi est en bonne place sur mon podium personnel pour cette partie du monde.
L’Orient, le Moyen-Orient et la (géo)politique en règle générale me passionnent, c’est un fait. Or, il me semble que depuis des décennies, sur cette partie du monde, en dehors de la littérature israélienne qui pour moi est un genre à part entière, il est difficile de sortir d’un certain type de littérature qui exploite les mêmes ficelles, les mêmes clichés.
Au cinéma, c’est un peu différent. Prenez les réalisations d’Asghar Farhadi ou encore les films « Timbuktu » ou « Wadjda » ; ce n’étaient pas seulement les points de vue qui étaient novateurs mais les thèmes explorés aussi. Je ne crois pas que l’Arabie Saoudite ait jamais été filmée sous cet angle-là auparavant : une pré ado qui apprenait à faire du vélo cachée tandis que sa mère était confrontée à l’abandon de son compagnon…
Quant à « Timbuktu », ce film devrait être reconnu d’utilité publique, même s’il m’a laissé traumatisée. Ces deux films soulèvent tant de questions sur notre rapport à la religion et les hypocrisies qui en découlent, sur notre société-monde, sur notre perception des choses en tant qu’occidentaux, sur la profusion/vente d’armes pour Timbuktu, etc.
Mais en littérature, j’étais restée au bord de la page. Jusqu’à Bilqiss. Je ne me souviens plus pourquoi ni comment ce titre est parvenu jusqu’à moi.

Du roman, nous ne connaîtrons pas le lieu précis de l’intrigue, si ce n’est que le pays pratique la charia. Nous comprenons d’ailleurs immédiatement que la loi islamique régit la société puisque l’histoire commence pendant un procès. Tant les propos que les personnages décrits ne laissent guère place au doute quant à la place prédominante de la religion dans la vie de tous.

L’autre fait établi est que la narratrice du premier chapitre, Bilqiss coupable avant d’être jugée, va mener le récit tambour battant. Elle sait l’issue qui l’attend « pour avoir désobéi, [mais] bel et bien la peine de mort par lapidation sur la place publique ». Dès le début, on assiste donc au procès de cette jeune femme insoumise, sans soutien ni défense dans une salle pleine de « vauriens à l’affût, de la racaille avariée, des frustrés sexuels mais pas que, des hommes de foi et de loi redoutables de bêtise et de brutalité, et quelques revenantes accroupies, éparpillées dans les recoins de la salle, toujours sur le qui-vive, prêtes à déguerpir, […] les imposteurs du divin, […] abominable faune, […] des ignares« .

Vous prenez-vous pour Dieu ? Vous vous octroyez une tâche divine. Dieu vous a-t-il donné une procuration pour me juger ? Puis-je la voir ?

Bilqiss. Saphia AZZEDDINE

Femme, mariée à 13 ans, Bilqiss a oublié de poser son cerveau. Sa lucidité sur son environnement, son intelligence et sa force de caractère en font un personnage incroyablement épatant. « Monsieur le juge, puis-je vous rappeler la sourate 88, verset 21. Dieu a dit : « Tu n’es qu’un messager. Et tu n’as point d’autorité sur eux. C’est à Nous de les juger et de les rétribuer sans rien omettre de leurs actions ». Alors, je vous le demande, vous prenez-vous pour Dieu ? Vous vous octroyez une tâche divine. Dieu vous a-t-il donné une procuration pour me juger ? Puis-je la voir ?« .
Il faut aussi insister sur sa connaissance du Coran et son respect de la religion, nonobstant les mensonges de « la racaille avariée » du tribunal : Bilqiss n’a pas insulté le Prophète. Lorsque elle lance aux juges et jurés,

« Vous êtes affligeants de bêtise mais vous avez le pouvoir. Vous êtes de pauvres cons avec les clés du temple.« 

Bilqiss.

Bilqiss renforce son image d’Antigone des temps modernes, consciente de son destin, Créon étant incarné par le juge Hasan,

L’avertissement était dans les premières pages : au pays de Bilqiss, mieux valait être tout, sauf une femme. Accusée de tous les maux de la Terre, y compris d’exciter les hommes par sa démarche sous sa burqa, elle saura répondre par une rhétorique pleine d’intelligence à l’avocat de l’accusation qui concluait sa plaidoirie par « Cette femme incarne le mal, et le mal, on le tue à la source ! » (je vous laisse le soin de lire, la réponse. Indice : elle est entre les pages 20 et 150, bonne lecture – vraiment, sa réponse est jubilatoire ! Dites-moi ce que vous en pensez).

Comme dans un procès de cinéma, les chapitres suivants seront ceux où le juge puis la journaliste prendront respectivement la parole avant de la rendre à Bilqiss, dans un final tragique. Il y aura de nombreux retours en arrière, expliquant l’histoire personnelle de Bilqiss, ce qui l’a mené au tribunal, sa première rencontre avec le juge et ce qui les lie au passé et au présent.

La violence physique et verbale (coups, insultes, crachats) des juges et jurés s’oppose à l’attitude certes révoltée mais digne de Bilqiss, capable de livrer des interprétations du Coran et de répondre aux provocations par la dialectique. On doute que l’accusation soit en mesure d’en faire autant.
L’essentiel du roman a lieu dans des univers fermés, saturés, lourds et pour ma part, cet enfermement était plus que perceptible. D’une certaine façon, chacun des trois personnages est enfermé. Route sans issue.

Vous ai-je dit pourquoi Bilqiss était jugée ? Pour avoir fait l’appel à la prière. Oui, à la place du muezzin. Oui c’est fou mais celui-ci cuvait son vin et sa femme était mortifiée que la vérité soit découverte. Alors Bilqiss est montée en haut du minaret et a appelé ses concitoyens à la première prière du matin, en respectant les préceptes essentiels de l’Islam mais en apportant sa touche poétique.

Ce que nous connaissons de vous, c’est le pire : vos soldats, vos mercenaires, vos mensonges, le pillage que vous faites de nos biens et vos chanteuses dénudées.

Bilqiss. Saphia azzeddine

Dire que ce roman m’a plu est un euphémisme. Le personnage de Bilqiss n’est pas seulement une fougueuse et indomptable jeune femme façon Jo des « Quatre filles du Docteur March » de Louisa May Alcott. En dépit des conditions dans lesquelles elle vit et dont elle a conscience, Bilqiss continue d’aimer sa religion, de lire, se forme à Internet tout en écoutant Oum Kalsoum et en retenant les vers de Rûmî. Contrairement à ce que pense la journaliste, Bilqiss n’est pas ancrée dans le Moyen-Âge.

Le juge est entré dans la condition de notable qui est la sienne désormais mais en est-il vraiment satisfait ? On comprend que le drame passé qui le lie à Bilqiss le submerge toujours. Là encore, le personnage est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord ; finalement, on se demande ce qui l’effraye le plus : perdre sa réputation, ses avantages ou Dieu ? La bienséance et les conventions valent-elles le prix de plusieurs vies ? Jusqu’à quel point le qu’en-dira-t-on est-il plus important que le bonheur ? Ces questions ce sont les miennes, celles d’une occidentale blanche sûrement. Le rebondissement final m’a bouleversé.

Le personnage qui m’a vraiment hérissé est celui de la journaliste américaine, pétrie de sa bonne conscience occidentale, de ses certitudes et qui se voit en sauveuse, surtout qu’elle est la seule sur le terrain. Les anecdotes du mug par exemple ou celle de la lapidation « je sais, j’ai vérifié auprès de mes amis musulmans » me semblent tout à fait plausibles et très révélatrices.
A travers les interventions indirectes du juge (vision masculine, qui a eu potentiellement à combattre les forces américaines qui fanfaronnent dans le village) ou directes de Bilqiss et de la mère de famille qui héberge la journaliste, le sentiment des occupés vis-à-vis des américains est exprimé sans ambages :
« ce que nous connaissons de vous, c’est le pire : vos soldats, vos mercenaires, vos mensonges, le pillage que vous faites de nos biens et vos chanteuses dénudées ».

Ces positions sont l’une des forces du roman et, ne nous en déplaise, nous rappellent que nos interventions occidentales ne sont pas forcément perçues ou ressenties comme NOUS nous le VOUDRIONS.

A plusieurs reprises, j’ai raté ma station de tram ou j’ai marché plus loin que mon bureau tellement l’histoire de Bilqiss est envoûtante. Cette confrontation entre les deux jeunes femmes est d’autant plus intéressante que Bilqiss refuse toute aide face à ces intégristes qui monopolisent et dévoient la religion pour asseoir leur pouvoir. Elle seule les connaît, elle seule peut les humilier. Ses réparties ont d’autant plus de force.

C’est avec une plume acérée mais intelligente que Saphia Azzedine dresse le portrait d’une Bilqiss époustouflante. On referme le roman chamboulée par les émotions : déçue qu’il soit fini, bouleversée par le dénouement, enfiévrée par la dernière diatribe de Bilqiss. Ce roman amène aussi à s’interroger sur notre situation, en tant que « puissance » occidentale en mission sur des terrains extérieurs mais aussi sur la condition de la femme en Occident. Nous voulons libérer les femmes là-bas mais que faisons-nous pour les femmes ici ? En cela, Bilqiss nous donne une belle leçon quand Saphia Azzedine lui fait dire :

Vous bondissez pour nous défendre, élevez la voix pour nous soutenir, tout cela sobrement, avec des mines appropriées, pas trop maquillées, à peine coiffées[…] qui était la chanceuse cette fois ? Sakineh ? Meriam ? Malala ? Les Nigérianes ? Et vos voisines, vous vous indignez pour elles ? Vous organisez des processions pour ces millions d’anonymes blanches qui meurent sous les coups d’un homme ou vous préférez qu’elles restent une masse informe murée dans des statistiques à virgules ?.

Bilqiss

Et honnêtement, en lisant la presse en cette période pré-électorale, en écoutant parler mes ami(e)s, je me dis que les « affligeants de bêtise mais [qui ont] le pouvoir. [Les] pauvres cons avec les clés du temple » sont tout autant chez nous que chez Bilqiss.
Ici, en Europe, en France, ils ont simplement revêtus d’autres habits et ont investi d’autres temples qui ne sont pas forcément religieux.

Je ne peux que vous conseiller ce court roman.

Type : Poche
Genre : Roman
Editeur : J’ai lu
Prix : 7,20€
220 pages
Disponible ici

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